Cyberharcelé(e)s: «J’ai reçu près de 20.000 messages et les propos étaient d’une immense violence» témoigne Nicolas Hénin

PRIS POUR CIBLE L’ancien journaliste Nicolas Hénin a fait l’objet de milliers de menaces et d’insultes sur Twitter après avoir signalé le compte du père d’une victime du Bataclan qui appelait à tuer les djihadistes et leurs enfants à leur retour en France

Propos recueillis par Helene Sergent

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Nicolas Hénin a déposé plainte le 4 février dernier après avoir reçu des milliers d'injures et menaces sur Twitter.
Nicolas Hénin a déposé plainte le 4 février dernier après avoir reçu des milliers d'injures et menaces sur Twitter. — ALAIN JOCARD / AFP
  • Le 4 février, l’ancien reporter détenu en Syrie par Daesh pendant dix mois entre 2013 et 2014, a déposé plainte contre X pour «menaces de mort», «menaces de commettre un crime» et «cyberharcèlement en meute» après avoir reçu un torrent d’injures et de menaces de mort sur Twitter.
  • Ces menaces sont apparues après l’appel de Nicolas Hénin à signaler à Twitter des tweets publiés par le père d’une victime des attentats du 13-Novembre, Patrick Jardin. Ce dernier appelait à « fusiller » les djihadistes français et leurs enfants détenus par les Kurdes.
  • « J’appelle à ce que vous vous fassiez égorger », « c’est lui qui mérite l’exécution », « on aurait dû te laisser crever chez Daesh » avaient notamment écrit des internautes à Nicolas Hénin.
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Voici l’histoire de Nicolas Hénin, ancien reporter retenu en otage par Daesh en Syrie entre 2013 et 2014. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

« Je me suis inscrit sur Twitter au début des révolutions du « Printemps arabe ». A l’époque, j’étais un usager actif de Facebook mais des collègues journalistes qui suivaient ces différents mouvements de contestation m’ont dit : « C’est sur Twitter que ça se passe, vas-y ». Ils m’ont convaincu et je me suis inscrit, essentiellement pour faire de la veille. A mon retour de Syrie en 2014, j’ai réalisé la richesse des interactions et des débats qui avaient lieu sur Twitter et j’ai commencé à l’utiliser plus régulièrement. Aujourd’hui, quelque 32.500 personnes suivent mon compte.

A partir du moment où j’ai commencé à adopter des positions de soutien à la population syrienne et dès la promotion en 2015 de mon premier livre, Jihad Academy, j’ai été confronté à une première salve de trolls. J’ai essayé d’argumenter mais je me suis souvent résolu à bloquer les utilisateurs les plus violents. Ces deux dernières années, j’ai aussi déposé plusieurs plaintes pour diffamation contre des internautes qui affirmaient que je souffrais d’un syndrome de Stockholm. C’est une monstruosité que je ne peux pas laisser passer.

« Des propos d’une immense violence »

Le 4 février dernier, j’ai déposé plainte contre X, cette fois pour « menaces de mort », « menaces de commettre un crime » et « cyberharcèlement en meute ». Les faits ont démarré le 31 janvier, après un tweet posté par Patrick Jardin – le père d’une victime de l’attentat du Bataclan – dans lequel il appelait à tuer tous les djihadistes français et « aussi leurs enfants ». J’avais simplement appelé à signaler ces propos. J’ai pris la route le lendemain pour un week-end en famille et je n’ai pas voulu consulter Twitter pour ne pas bousiller ce moment avec mes proches.

Je ne m’attendais pas du tout à ce que ça prenne de telles proportions. L’ampleur était colossale, j’ai reçu près de 20.000 messages et les propos tenus étaient d’une immense violence. Un tiers des tweets me traitaient de « collabo », les autres étaient insultants ou menaçants. Parmi les injures, beaucoup avaient un caractère sexuel. J’ai été obligé de bloquer énormément de personnes. Je me suis reconverti dans le contre-terrorisme et ce genre de « raid » porte atteinte à mon honneur et à ma vie professionnelle. J’en ai parlé à mes proches, mon épouse a été très choquée de voir publiées des photos de mes enfants. C’est allé jusque-là.

Une disqualification de sa parole

Quand ce cyberharcèlement est intervenu, j’étais déjà tendu parce que je m’apprêtais à témoigner au procès de Mehdi Nemmouche en Belgique, mon ancien geôlier en Syrie et principal suspect de l’attentat du musée juif de Bruxelles. Je m’attendais à ce que ce soit une épreuve difficile et je savais que l’une des bases de la défense de Nemmouche était la disqualification des victimes. Curieusement, parmi les tweets que j’ai reçus, certains disaient : « A-t-il vraiment été otage de Daesh ? ». Ça a eu une résonance douloureuse avec la stratégie des avocats de Mehdi Nemmouche. Et ça a accentué l’épreuve que représentait mon témoignage devant les assises belges.

Je ne sombrerai jamais dans le complotisme, ce n’est qu’un hasard de calendrier. Mes cyberharceleurs ne cherchaient pas à affaiblir ma déposition devant le tribunal mais ils sont devenus alliés objectifs avec les avocats de Nemmouche. J’avais besoin de tout à ce moment sauf une disqualification de ma parole et de mon intégrité. Après ce raid violent, je suis resté quasi-inactif pendant trois semaines sur Twitter. Je ne voulais pas alimenter la machine. Mais une fois que la plainte a été déposée, et parce que je commençais à ressentir un agacement face au manque de réactivité de la justice, j’ai décidé de publier une série de messages.

Une plateforme à la dérive

On a tendance à considérer que sur les réseaux sociaux, parce que la parole peut y être anonyme, qu'on peut tout faire, tout dire. Or ce n’est pas vrai. A l’été 2017, un internaute partisan de Daesh m’a adressé un tweet particulièrement haineux. Je l’ai signalé à Twitter qui m’a répondu que les propos ne contrevenaient pas à leur politique générale d’utilisation. Il a été par ailleurs signalé  à la plateforme Pharos. Quelques jours plus tard, le GIGN enfonçait la porte de cet individu, qui a été condamné à trois ans de prison. Ça illustre parfaitement le fossé existant entre la perception des dirigeants de Twitter pour le contenu qui circule sur le site et la réalité judiciaire.

Twitter a aujourd’hui une immense part de responsabilité dans la dérive de sa plateforme. Le site est devenu un tombereau d’indignations permanentes, accentue et polarise de plus en plus le débat. C’est destructeur pour le lien social. Chaque actualité fait désormais l’objet de déchirements, de stigmatisations, d’accusations et d’indignations. Il n’y a pas une journée sans une nouvelle polémique.

Une inertie de la justice

Même si ça m’a traversé l’esprit, je ne veux pas, au moins pour le moment, quitter Twitter. Par principe, je n’aime pas abandonner la bataille. Ça reviendrait à laisser le terrain aux plus extrémistes. Mais il faut que Twitter fasse son job. Comme les pouvoirs publics. Si plusieurs ministres se sont saisis, en apparence, du sujet des cyberviolences, il existe encore une véritable inertie, notamment du côté de la justice. Aujourd’hui, on le sait, la majorité des plaintes simples déposées pour des infractions qui se sont déroulées sur Internet sont classées. Il faut une volonté politique et des procédures plus rapides.

Plusieurs pistes mériteraient aussi d’être creusées pour accompagner les victimes de cyberharcelement. Des outils de captation automatisée des contenus illicites pourraient être développés par exemple. En attendant, il faut « geler la scène » numérique le plus tôt possible, bloquer les comptes les plus haineux, signaler, archiver. Et surtout, se protéger.

 

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyberharcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani. Mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni vraiment de victime.

 

Chaque semaine, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Il n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’un témoignage hebdomadaire, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.