Utiliser Whatsapp entre collègues? «C'est vite devenu n'importe quoi!»

TRAVAIL Fondée en 2009, l’application de messagerie instantanée Whatsapp séduit de nombreux secteurs professionnels mais n’est pas sans conséquences…

Hélène Sergent

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Andre Penner/AP/SIPA
  • Rachetée en février 2014 par Facebook, Whatsapp permet d’envoyer des messages, des photos, des sons et des documents à plusieurs contacts en même temps.
  • Gratuite et plus « conviviale » que les mails, elle est de plus en plus utilisée entre collègues mais de façon informelle.
  • L’absence de cadre fixé par l’entreprise génère parfois des comportements déviants et des frustrations.

« Avec mes potes, j’ai surnommé ce groupe 'le musée des horreurs'. A la base, cette conversation Whatsapp avait été créée avec un objectif assez noble : faciliter la communication entre collègues. Et puis c’est vite devenu n’importe quoi ». A 25 ans, Charles, salarié d’une entreprise de marketing digital, fait partie du milliard d’utilisateurs revendiqués par l’application. Fondée en 2009 et rachetée par Facebook en 2014, Whatsapp est devenue l’une des messageries instantanées les plus populaires au monde.

Gratuite, elle permet d’échanger des messages, des sons, des images et des documents en temps réel avec plusieurs personnes. Des fonctionnalités qui poussent de plus en plus de salariés et d’employeurs à développer leurs propres groupes ou boucles informels au sein de l’entreprise. Si les avantages logistiques séduisent des secteurs d’activité variés, les risques encourus sont nombreux et souvent méconnus des travailleurs.

« Directe », « informelle » et « conviviale »

Dès son arrivée dans son entreprise basée en Allemagne, Charles a été ajouté à la conversation de son équipe : « A l’intérieur de ce groupe, on trouve tous les niveaux hiérarchiques, du stagiaire au patron et la moyenne d’âge oscille entre 25 et 26 ans », détaille-il.

Lucide, il reconnaît l’intérêt purement pratique de l’appli : « Pour avoir une info rapidement et la diffuser à tout le monde y compris ceux basés à l’international, c’est hyperefficace. Idem pour l’organisation ou la gestion d’un événement. Presque tout le monde utilise l’application dans un cadre privé donc ça ne nécessite aucune installation supplémentaire ».

Un aspect qui a également convaincu Virginie, directrice commerciale : « On reçoit tous beaucoup d’e-mails qu’on ne traite pas toujours. J’ai lancé une conversation Whatsapp avec mon équipe de jeunes commerciaux pour communiquer avec eux de façon directe, informelle et conviviale ».

Capture d'écran d'une boucle professionnelle privée.
Capture d'écran d'une boucle professionnelle privée. - H.Sergent/20Minutes

Pierre, lui, est sapeur-pompier volontaire et gère une caserne de 13 personnes à proximité de la frontière suisse. « Les conversations Whatsapp sont assez répandues chez les pompiers. Chez nous, une boucle est dédiée à la gestion quotidienne de la caserne et chaque groupe a créé la sienne en fonction de sa spécialité : pharmacie, gestion de l’habillement etc. On a tous un boulot à côté puisque la majorité d’entre nous sont pompiers volontaires et ça nous permet de gagner du temps quand on a une information urgente à communiquer au groupe comme un retard avant le début de notre garde », justifie-t-il.

Une sollicitation permanente

Si les fonctionnalités de Whatsapp font consensus, certains employés pointent des difficultés de taille. Ludivine, 27 ans, dit s’être sentie « contrainte » d’utiliser l’appli : « Je travaillais chez McDonald’s comme manager et c’est devenu notre principal moyen de communication, y compris lorsqu’on n’était pas sur le terrain. Personnellement, ça m’angoissait car on recevait énormément de messages tous les jours. Et on venait même à se faire réprimander si on ne répondait pas aux messages, y compris lorsqu’on n’était pas en poste. Je l’ai signalé à ma directrice lorsque j’ai démissionné ».

Sarah, journaliste, abonde : « Clairement, la création du groupe Whatsapp dans mon équipe a été vendue comme une nécessité pour régler des problèmes de communication au sein du service mais ça en ajoutait d’autres liés au droit à la déconnexion. On était sollicité tout le temps ».

Et une source de stress

Jean-Charles a lui aussi utilisé l’appli lorsqu’il travaillait pour une agence de presse : « C’était horrible. On était censé l’utiliser uniquement pour les événements graves comme les attentats. Sauf que c’est rapidement devenu n’importe quoi, on recevait des notifications à toute heure de la journée sur des sujets qui n’avaient rien à voir. Au début, ça me stressait, dès que je voyais une notification, je pensais que c’était lié à une attaque terroriste. Et c’était impossible de sortir complètement du travail. J’ai des collègues qui ont refusé d’intégrer la conversation, ils trouvaient ça trop intrusif ».

« C’est devenu un fil où chaque matin, un membre de l’équipe annonçait son retard ou son absence parce qu’il avait trop bu la veille. Certains y allaient de leur petit détail genre "désolé, j’ai passé la nuit sur les toilettes". C’est démotivant, parfois je me demande pourquoi je vais bosser et ça a normalisé des comportements qui ne sont pas censés l’être en entreprise. J’ai aussi un collègue qui a balancé un message qu’il pensait envoyer à un pote et qui disait; "on t’attend pour boire un verre petit PD!" Mon boss ne l’utilise plus, ça le dépite », raconte Charles, le salarié d'une entreprise de marketing digital. 

Quel contrôle ?

Au-delà du mélange des genres (privé et professionnel), Christine Balagué, titulaire de la Chaire « réseaux sociaux » à l’Institut Mines-Télécom-TEM, alerte sur les dangers d’une utilisation mal encadrée de l’application. « Il faut faire attention. Derrière l’aspect informel, cool et convivial, les gens oublient qu’ils utilisent un service d’une entreprise privée - Facebook en l’occurrence - qui collecte leurs données. Utiliser Whatsapp dans un cadre professionnel est dangereux et il faudrait que les entreprises élaborent des chartes dédiées ».

A la question de l’utilisation des données personnelles s’ajoute celle de la qualité de vie au travail et du droit à la déconnexion. « Il y a quelque chose de très pernicieux dans les usages. La charge mentale pour le salarié qui ne répond pas à la boucle ne doit pas être sous-estimée. Il faut responsabiliser les cadres qui développent ces conversations parallèles à l’entreprise. Ça n’est pas sans conséquence », poursuit l’enseignante.

Imposer un cadre

Pour y remédier, Virginie, directrice commerciale, a imposé un cadre à son équipe dès le lancement de la boucle : « On fait attention à ne pas envoyer de message les week-ends, le soir, tôt le matin ou pendant les vacances. Et je ne fais aucune demande managériale, je n’assigne aucune mission à l’intérieur de ce groupe. C’est juste un canal d’expression et d’information ».

Idem pour Pierre, le sapeur-pompier: «Les collègues répondent quand ils peuvent et s'ils ne travaillent pas, ils peuvent désactiver les notifications. Notre groupe est suffisamment restreint pour que ce soit facile à gérer». Charles, lui, continue toujours de recevoir chaque matin les messages de ses collègues en retard ou malades. Mais le groupe pourrait bientôt disparaître : « Mon patron réfléchit à supprimer cette conversation. C’est devenu contre-productif ».