«En quoi est-ce trollesque de menacer une femme de viol?»... Le procès des cyber-harceleurs de Nadia Daam

JUSTICE La défense et les excuses bancales ou maladroites des deux cyber-harceleurs de Nadia Daam, n’ont pas convaincu la juge qui les a tous les deux condamnés à six mois de prison avec sursis et 2.000 euros de dommages et intérêts…

Marie De Fournas

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Nadia Daam, chroniqueuse pour Europe 1
Nadia Daam, chroniqueuse pour Europe 1 — Capture Dailymotion / Europe 1
  • Les deux prévenus âgés de 20 et 34 ans se sont expliqués (assez maladroitement) devant la justice concernant leur participation au cyber-harcèlement de Nadia Daam.
  • Naïveté pour l’un et humour pour l’autre, ils n’ont pas vraiment convaincu la juge.
  • La journaliste d’Europe 1 est revenue avec émotion sur son calvaire et celui de sa fille depuis 8 mois.

Le procès devait débuter à 9 heures ce mardi. En raison du retard d’un des avocats de la défense, ce n’est que deux heures plus tard que les deux prévenus dans l’affaire de cyberharcèlement de Nadia Daam s’avancent à la barre. La juge décline leur identité. Tous deux viennent de région parisienne. Le plus jeune, né en 1997, est accusé de menace de mort envers la journaliste. Sur le forum Jeuxvidéo.com, il a en effet posté, sous le pseudonyme de TintinDealer, un photomontage avec la tête de Nadia Daam sur le corps d’un otage de Daech. Le second prévenu, âgé de 34 ans, est quant à lui accusé de menace de viol. Sur le même forum et sous le pseudo Quatrecenttrois, il a écrit : « la milf brunette, je lui remplis sa petite bouche de mon foutre ».

Avant de laisser la parole aux deux accusés, la juge revient sur le raid numérique dont a été victime Nadia Daam : tentatives de piratage, inscriptions sur un site pédophile, insultes, menaces, photomontages, photos de sa fille diffusées, coups de pied en pleine nuit dans sa porte… La présidente précise qu’évidemment, les deux jeunes hommes n’étaient pas les seuls, mais qu’ils ont « participé » à cette « escalade ».

« Je ne savais pas que beaucoup de personnes allaient le voir »

C’est TintinDealer qui répond de ses actes en premier. Sa ligne de défense : la naïveté. Il explique d’une voix à peine audible que pour lui, il s’agissait d’un photomontage « humoristique » et qu’il n’avait « pas pris en compte le fait que cela pouvait être menaçant ». « Mais vous vivez sur la même planète, non ? », rétorque la juge. Le jeune homme semble extrêmement mal à l’aise et poursuit tant bien que mal : « Je ne savais pas que beaucoup de personnes allaient le voir (…) J’ai compris lors de ma garde à vue qu’elle avait été menacée, mais je n’étais pas au courant ». Peu convaincue, la juge émet des réserves quant à la sincérité du garçon : « Mais comment vous avez eu l’idée alors ? », « c’est difficile monsieur d’isoler cette photo de tout ce qui se passait depuis cinq jours ».

L’avocat du prévenu intervient. Pour montrer la bonne foi de son client, il lui demande de dire au tribunal sa réaction face aux propos tenus contre Nadia Daam. « Ça m’a choqué », répond TintinDealer. « Avez-vous un problème avec le féminisme ? » poursuit l’avocat. Tintindealer affirme que non. Arrive ensuite la « raison » de son geste : « Je me suis senti insulté lorsque Nadia Daam a pris à partie toute la communauté de jeuxvideo.com ».

« Je n’ai pas été très inspiré »

C’est au tour du second prévenu de répondre aux questions de la juge. A la police, il avait affirmé avoir infiltré le forum afin d’y traquer des membres racistes. Il aurait posté le message « le plus cru possible » pour « attirer » les racistes. L’homme en chemise grise est revenu d’emblée sur sa déclaration. « J’étais sous pression de la police. J’ai échafaudé des explications fantaisistes. La vérité, c’est que je suis un internaute lambda du forum qui poste des messages à caractère clownesque ». Après l’honnêteté, ce dernier tente de jouer sur le caractère « humoristique » de son message. Il évoque un « message trollesque » « pour « amuser la galerie ». « En quoi est-ce trollesque de menacer une femme de viol ? », l’arrête la juge. « Je n’ai pas été très inspiré (…) Je ne suis pas Guillaume Apollinaire », enchaîne presque en rigolant Quatrecenttrois. Rires non communicatifs. Il assure maladroitement que son message est juste « une image », que sa signification est la même que « je t’emmerde », mais en « moins élaborée ».

La désinvolture du prévenu commence à désarçonner la juge et le procureur. Ils n’ont pas fini de l’être. Contre toute attente, Quatrecenttrois adopte une nouvelle ligne de défense et se pose en victime. « Je regrette amèrement ce message. Ma vie a changé avec ce message posté en 2-3 secondes ». Il explique que ce message a eu des conséquences sur la vie de Nadia Daam et sa fille, mais aussi et surtout sur la sienne, puisqu’il a été mis à pied. Onomatopées diverses et variés de l’ensemble de la salle, abasourdie.

« Cela continue encore aujourd’hui »

A tel point que le procureur s’adresse a lui, yeux écarquillés : « C’est confondant. Vous ne parlez que de vous. Des conséquences que ça a eues pour vous (…) Mais vous regrettez ce que vous avez fait ou seulement les conséquences sur votre vie ? » Etant visiblement le seul à ne pas comprendre le caractère déplacé de ses propos, le prévenu persiste et signe : il regrette les conséquences sur la vie de Nadia Daam et de sa fille, mais aussi sur la sienne. Rien à faire.

C’est maintenant à Nadia Daam de prendre la parole. Encore fortement affectée, la journaliste revient sur ces mois de cyber-harcèlement. « Ça a duré extrêmement longtemps. Cela continue encore aujourd’hui, même si je ne peux pas le savoir moi parce que j’ai quitté les réseaux sociaux ». Puis se tournant vers Quatrecenttrois et le regardant droit dans les yeux : « Les conséquences sur ma vie et celle de ma fille vont bien plus loin qu’une mise à pied ».

Le forum a « sali » sa vie et celle de sa fille

En effet, la journaliste explique qu’elle et sa fille ont dû dormir à l’hôtel, que sa fille a dû louper des jours au collège. « C’est compliqué d’expliquer à une petite fille de 12 ans que son nom circule sur internet. Elle google ses parents comme tous les ados. Elle va grandir avec des photomontages de sa mère qui se fait violer ». De son siège, Maître Eolas qui assiste à l’audience, peut voir les prévenus. Il tweete : « Elle raconte tout cela en regardant les prévenus dans les yeux. TintinDealer baisse les yeux et semble retenir un sourire, chemise grise soutient le regard, impassible. »

Nadia Daam évoque ensuite la peur de croiser ces gens qui la harcèlent virtuellement dans la vie réelle. « On se dit que les gens qui parlent de violer ma fille de 12 ans avec des tessons de bouteilles travaillent prennent peut-être le métro avec nous. On regarde autour de soi. On perd la tranquillité. » La journaliste raconte enfin qu’elle a été cambriolée le jour de la première audience et annonce qu’elle va être obligée de déménager, de changer sa fille de collège… Elle termine difficilement sa prise de parole en précisant que le forum a « sali » sa vie et celle de sa fille.

« La revanche de la réalité sur le virtuel »

Le médiatique maître Morain, l’avocat de Nadia Daam, prend la parole et explique que ce procès est « la revanche de la réalité sur le virtuel ». Mot par mot, il déconstruit la défense des prévenus. « Le mot troll n’est pas dans le code pénal, ça ne peut pas être une excuse de provocation (…) Ces huit mois ont changé la vie d’une femme et d’une petite fille de 12 ans (…) Ce n’est pas qu’une image. Derrière l’écran, il y a un autre écran, il y a un être humain, qui se prend ces propos dans la figure. » Il termine en demandant 10.000 euros de dommages-intérêts parce que le préjudice lui « n’est pas virtuel ».

Le procureur requiert cinq mois de prison avec sursis pour Tintindealer et huit mois de prison avec sursis pour Quatrecenttrois. Quatrecenttrois « ne veut pas reconnaître le pire car il ne veut pas s’y reconnaître. S’agissant de TintinDealer, j’aurais presque espéré une critique du féminisme, pour avoir une explication. Son respect des femmes proclamé rend son geste absurde. »

Entrée des avocats de la défense

Les avocats de la défense entrent en scène. Celui de TintinDealer entend distinguer ce qu’a fait son client de la masse des horreurs mises en ligne. « Il ne peut pas porter la responsabilité de tous ces propos violents ». « Aujourd’hui, c’est quelqu’un de honteux qui se présente devant vous, qui regrette amèrement. »

L’avocat de Quatrecenttrois invoque uniquement le Code pénal et le droit pur. Pour lui, l’infraction n’est pas caractérisée et il remet en cause la qualification de « menace de crime », expliquant que le prévenu « n’avait pas l’intention de menacer ». Il insiste sur le fait qu’une menace doit être « sans ambiguïté ». « Vous lui avez demandé "si vous aviez été présent devant cette dame, vous lui auriez dit la même chose ?", il a répondu non ».

« J’aurais même envoyé des messages de soutien »

Les deux prévenus choisissent de dire un dernier mot et s’adressent tous deux à Nadia Daam. Tintindealer demande pardon. « Si j’avais su qu’elle était menacée, je n’aurais pas fait ce message et j’aurais même envoyé des messages de soutien », assure-t-il avant d’ajouter maladroitement : « Je suis l’auteur d’un message, d’autres en ont envoyé des plus durs ». Quatrecenttrois assure lui que le témoignage de Nadia Daam l’a ému. Cela démarre bien… Puis enchaîne en affirmant à nouveau que cette histoire a causé de terribles conséquences sur sa propre vie. « Je ne veux pas faire pleurer dans les chaumières… » Vu la tête de la juge, il n’y a pas vraiment de risque.

Une désinvolture qui a « sidéré » Nadia Daam, interviewée par la presse avant la décision de justice. Pour elle, ce procès ne freinera pas forcément le cyber-harcèlement, mais il montre qu’il y a des « techniques et des moyens de retrouver les personnes » qui se cachent derrière des pseudonymes sur Internet.

Un peu avant 14 heures, le verdict est finalement rendu. Les deux cyber-harceleurs sont condamnés à la même peine : six mois de prison avec sursis et 2.000 euros en réparation du préjudice moral.