Pourquoi les casques blancs syriens sont la cible d’une campagne de propagande en ligne?

CONFLIT SYRIEN Les « casques blancs » aussi appelés « défense civile syrienne » ont été créés par un ancien officier militaire britannique en 2013, deux ans après le début du conflit en Syrie…

Helene Sergent

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Capture d'écrans des résultats les plus populaires sur YouTube liés à la recherche
Capture d'écrans des résultats les plus populaires sur YouTube liés à la recherche — Capture d'écran YouTube
  • Très présente sur les réseaux sociaux, l’organisation humanitaire des « casques blancs » est régulièrement mise en cause par des soutiens pro-russes et pro-Assad.
  • A plusieurs reprises, Bachar al-Assad a accusé les membres de la défense civile syrienne d’appartenir à l’organisation terroriste Al-Qaida.
  • Un article publié lundi par le quotidien britannique The Guardian décortique la campagne de propagande visant cette organisation. 

Il aura fallu trois ans pour que le nom des casques blancs traversent les frontières syriennes. Créée en 2013 par l’ancien officier militaire britannique James Le Mesurier, l’organisation les casques blancs ou « défense civile syrienne » a bénéficié d’une exposition mondiale en 2016. La nomination pour le prix Nobel de la paix et la récompense aux Oscars d’un film produit par Netflix retraçant l’histoire de cet organisme a propulsé ses membres dans la sphère médiatique et politique.

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Qualifiés par Bachar al-Assad de « terroristes », les Syriens bénévoles formés en Turquie, financés par des états Européens et par les Etats-Unis revendiquent une « neutralité politique et militaire » dans ce conflit entamé en 2011. Depuis leur soudaine notoriété, ils font pourtant l’objet d’une campagne de propagande en ligne méticuleuse, détaillée lundi par le quotidien anglais The Guardian.

Terrorisme et anti-impérialisme

Sur la plateforme de vidéos en ligne YouTube, il suffit de taper le mot-clé « casques blancs » pour mesurer la multitude de théories complotistes qui entourent ces unités de sécurité civile. Les séquences, qui totalisent en moyenne plusieurs dizaines de milliers de vues, sont issues de médias pros russes comme Russia Today, Sputnik ou l’agence abkhaze Anna News. Les soupçons varient par ailleurs, certains supports accusant les casques blancs d’être affiliés à Al-Qaida, d’autres aux djihadistes d’Al-Nosra ou de Daesh.

Cité par le Guardian, le travail de la chercheuse à l’université de Washington Kate Starbird s’est attaché à identifier les sites et blogs à l’origine de la diffusion de ces théories sur les réseaux sociaux. La surreprésentation de sites conspirationnistes ( islamisation.fr, arrêtsurinfo.ch ou wikistrike.com côté francophone) a notamment été mise en avant lors de ses recherches. Aux accusations d’affiliation terroriste s’ajoutent les soupçons d’ingérence occidentale. Qualifiés par Sputnik de « machine à communiquer » et de faire-valoir de l’Otan pour poursuivre la guerre en Syrie, les casques blancs sont régulièrement présentés sur les réseaux sociaux Twitter ou Facebook comme pur « produit impérialiste ».

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« C’est typique de la propagande de Bachar al-Assad et de Poutine. Ils activent systématiquement deux boutons sémantiques : le registre islamophobe en liant les activités humanitaires aux groupes terroristes le registre anti-impérialiste », analyse Marie Peltier, historienne belge et auteure de L’Ère du complotisme. La maladie d’une société fracturée (Les Petits Matins, 2016).

Une cible « privilégiée »

En décembre 2016, une vidéo relayée par Russia Today dans laquelle Eva Bartlett, auteure d’un blog complotiste, accuse les casques blancs de « recycler » les victimes secourues par leurs équipes a atteint 4,4 millions de vues sur Facebook. La théorie de la canadienne a pourtant été démontée par la suite, photos à l’appui. La publication quelques mois plus tard d’une vidéo « mannequin challenge » des secouristes syriens a conforté les détracteurs soupçonnant des « mises en scène » dans les ruines d’Alep ou d’Idlib.

Pourquoi alors cet organisme est-il plus particulièrement visé par la propagande du régime et de son puissant allié russe ? Pour Zyad Majed, politologue libanais spécialiste de la Syrie et professeur à l’université américaine de Paris, la communication maîtrisée des casques blancs joue un rôle non-négligeable : « La particularité de la défense civile syrienne repose sur la documentation systématique de leurs actions. Or les propagandistes syriens et russes ont toujours nié la responsabilité de ce régime et de la Russie dans les bombardements contre les civils ».

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Une analyse partagée par Marie Peltier : « Assad s’attache vraiment au discrédit des acteurs humanitaires parce qu’ils viennent bousculer le travail de propagande du régime. Avec les médias, ce sont les deux cibles privilégiées ».

Une « rupture de confiance »

Si les rumeurs pullulent autour de cet organisme, cela s’explique aussi par le contexte médiatique fragilisé. Dès le début de la révolution syrienne en mars 2011, l’accès au pays a été restreint aux journalistes internationaux par le régime. La mort de plusieurs reporters ou photographes et l’arrivée des djihadistes de Daesh ou d’Al-Nosra ont fini par dissuader la quasi-totalité des rédactions d’envoyer des équipes couvrir le conflit sur place. Privés de terrain ou obligatoirement accompagnés par des représentants du régime de Bachar al-Assad, les médias traditionnels se contentent depuis de sources d’information alternatives.

Dans ces conditions, l’emprise des « narrations de substitution » s’accentue selon Marie Peltier : « Depuis quinze ans, nous sommes imprégnés d’un imaginaire de plus en plus complotiste. Dans cette rupture de confiance avec les médias traditionnels, d’autres voix viennent proposer des narrations de substitutions puissantes ».