Syrie: Des vidéos YouTube peuvent-elles servir de preuves devant la justice?

ARCHIVES Suite à la mise en place d’un nouvel algorithme de modération, plusieurs vidéos YouTube mises en ligne par des activistes avaient été supprimées de la plateforme…

Helene Sergent

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Capture d'écran du site Syrian Archive soutenu par plusieurs ONG et visant à récolter des preuves du conflit en cours.
Capture d'écran du site Syrian Archive soutenu par plusieurs ONG et visant à récolter des preuves du conflit en cours. — Syrian Archive
  • L’outil mis en place par YouTube en juin vise à mieux détecter les contenus violents en lien avec le terrorisme.
  • Certaines ONG ont dénoncé dès l’été la suppression automatique de milliers de vidéos pouvant servir de preuves d’exactions commises par le pouvoir syrien ou Daech.

« Le simple fait d’en parler, c’était un crime », se souvient Sana Yazidi, graphiste syrienne exilée au Liban. Traumatisés par ce massacre survenu en 1982 à Hama et longtemps passé sous silence faute d’images et de témoignages, les Syriens qui se soulèvent en 2011 s’emparent dès le début de la révolution des réseaux sociaux. L’impossibilité pour les journalistes d’accéder au pays propulse rapidement YouTube au rang de premier média en ligne.

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Il suffit de taper « attaque chimique Syrie » sur la plateforme de vidéos pour mesurer le rôle joué par le site dans l’archivage et la diffusion d’exactions, de combats ou de bombardements émanant d’un camp ou d’un autre. Cet été pourtant, un outil mis en place par YouTube dans le cadre de sa lutte contre le terrorisme et la propagande, a entraîné la suppression de milliers d’images. Un constat qui suscitait l’inquiétude de plusieurs activistes soucieux de voir, un jour, ces séquences servir de preuve devant une juridiction internationale.

Archiver, rassembler, trier…

Contacté par 20 Minutes, un porte-parole de YouTube France assure que « toutes les vidéos malencontreusement supprimées ont été depuis remises en ligne » : « Compte tenu du volume de vidéos sur notre site, nous pouvons parfois faire une erreur. Lorsqu’on porte à notre attention qu’une vidéo ou une chaîne a été supprimée par erreur, nous agissons rapidement pour la réintégrer », précise le site. Plusieurs sites d’ONG, notamment Syrian Archive qui liste et contextualise des milliers de séquences, a pâti de ce nouvel outil, relate le site France 24.

Sana Yazidi a elle aussi voulu rassembler et montrer au monde entier des documents attestant des crimes commis dans son pays. Contrairement aux seules images, brutales, crues, mises en ligne sur YouTube et listées sur Syrian Archive, Sana a opté pour des témoignages plus « artistiques » : « A l’hiver 2012, j’étais tétanisée par l’éventualité que tout s’efface, tout s’oublie. C’est pour cette raison que j’ai créé le site The Creative MemoryA cinq, nous récoltons des graffitis, des peintures, des photos, des vidéos réalisées par des Syriens qui témoignent de leur quotidien ». Si les plateformes existent, leur contenu pourra-t-il pour autant servir de preuve dans le cadre d’un procès ?

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…Sourcer, authentifier, contextualiser

Pour Céline Bardet, juriste et enquêtrice criminelle internationale pour les Nations Unies (ONU), la « qualité » de ces preuves filmées déterminera leur utilité devant une juridiction internationale : « Une vidéo postée sur YouTube peut être effectivement un début de preuve d’une exaction. Mais si elle n’est pas corroborée, sourcée, datée, si les auteurs ne sont pas identifiés, elle n’aura aucune valeur judiciaire ». Des conditions prises très au sérieux par Sana Yazidi et les administrateurs du site Syrian Archive.

« Derrière notre démarche créative, il y a une volonté de rendre ces œuvres utiles devant la justice. C’est pour ça qu’on passe énormément de temps à authentifier les œuvres témoignant de tel ou tel massacre, on contacte les auteurs, on cherche la date, le lieu », détaille la graphiste syrienne exilée à Beyrouth. Lancé en mai 2013, Creative Memory archive aujourd’hui 26.000 documents. « On pense et on espère qu’un jour, un tribunal pourra utiliser ces œuvres », conclut la jeune femme.