VIDEO. Alep: «Parfois, j’ai l’impression de faire le travail d’un boucher», raconte un chirurgien syrien

TEMOIGNAGE Chirurgien, « Casque Blanc », infirmier et professeur d’Anglais racontent leur quotidien dans Alep-Est, ville symbole assiégée par les forces du régime syrien et pilonnée depuis deux mois par l’armée russe…

Helene Sergent

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Modar, Ismail, Mohammad et Wissam vivent tous les quatre dans la partie assiégée de la ville d'Alep.
Modar, Ismail, Mohammad et Wissam vivent tous les quatre dans la partie assiégée de la ville d'Alep. — Photomontage/20Minutes

Une demi-journée de silence, huit heures de trêve. Deux mois après le début de la violente offensive lancée par le régime de Bachar al-Assad et son allié russe pour récupérer les quartiers Est d’Alep, les 250.000 habitants assiégés devraient s’éveiller ce jeudi, sans le brouhaha des raids aériens. A quoi ressemble le quotidien de ces Syriens coupés du reste de la cité ? Chirurgien, infirmier, sauveteur membre des « Casques Blancs » ou professeur d’anglais, quatre Alépins ont confié, en exclusivité à 20 Minutes, leurs parcours personnels, leurs craintes, leurs espoirs et la vie chaotique qu’ils mènent depuis le début des combats.

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  • Mohammad, 45 ans, chirurgien et père de 4 enfants réfugiés en Turquie

Mohammad exerce comme chirurgien depuis 14 ans dans le principal hôpital d'Alep.
Mohammad exerce comme chirurgien depuis 14 ans dans le principal hôpital d'Alep. - H.Sergent/20Minutes

« Avant le siège, la situation à Alep était déjà difficile à décrire. Aujourd’hui, si vous voulez-vous faire une idée de la vie ici, c’est simple, imaginez l’enfer. Chaque jour à l’aube, je suis réveillé par le bruit des raids aériens, qui visent essentiellement des zones civiles.

Après l’intervention rapide des « Casques Blancs », nous recevons les blessés. Nous ne disposons que de 6 lits aux urgences, donc la majorité des patients sont auscultés à même le sol dans un temps très court puis certains sont envoyés dans les salles d’opération. Parfois j’ai l’impression de faire davantage le travail d’un boucher que celui d’un chirurgien. On est obligés de mettre de côté nos sentiments et nos émotions pour pouvoir aider nos patients. On fait en sorte de rester forts pour faire notre travail au mieux. Si quelqu’un dans l’équipe s’écroule et pleure, ça peut faire vaciller l’intégralité du staff.

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On débute très tôt le matin, et on termine uniquement quand on a pu traiter tout le monde. Cela dépend aussi de l’ampleur des frappes et des cibles visées. Il m’est arrivé de réaliser 15 opérations chirurgicales en une journée. En moyenne, on traite vingt à soixante-dix personnes par jour. On manque de lits et nous n’avons pas assez de blocs opératoires. On manque aussi de personnel notamment en chirurgie vasculaire et en neurochirurgie, or il nous arrive de traiter des cas extrêmement difficiles.

« Parfois j’ai l’impression de faire davantage le travail d’un boucher que celui d’un chirurgien »

Nous avons dans notre équipe des chirurgiens venus du monde entier, des Syriens, des Français, des Américains, des Anglais et des Egyptiens. Aujourd’hui seuls 35 docteurs travaillent à Alep et 15 sont des chirurgiens spécialisés. Notre travail dépasse bien souvent notre domaine de spécialisation. Depuis le début du conflit, j’ai dû prendre en charge des milliers d’enfants. Je me suis notamment occupé d’Omran [Le petit garçon photographié dans l’ambulance, cliché qui a fait le tour du monde]. »

Zones de contrôle d'Alep, chronologie de la bataille et bilan humanitaire de la partie Est de la ville, assiégée par le régime syrien
Zones de contrôle d'Alep, chronologie de la bataille et bilan humanitaire de la partie Est de la ville, assiégée par le régime syrien - THOMAS SAINT-CRICQ JOHN SAEKI JEAN MICHEL CORNU LAURENCE CHU / AFP

Depuis le siège, nous ne pouvons plus transférer nos patients en dehors d’Alep. La plupart de nos patients qui souffrent de maladies chroniques ont perdu tout espoir d’être transférés en dehors d’Alep d’autant que le régime et ses alliés ont détruit toutes les infrastructures, les hôpitaux, des écoles, les marchés, les stations essence…

Les convois humanitaires sont bloqués, nous ne recevons ni médicaments, ni essence, ni nourriture, ni fournitures médicales. Avant l’offensive, ceux qui avaient de l’argent pouvaient tout trouver. Aujourd’hui, même si vous avez de l’argent, trouver les produits de première nécessité devient compliqué. Pour vous donner une idée, avant le siège, un baril de pétrole (soit 159L) coûtait environ 200 euros. Depuis le siège, le prix dépasse 1.000 euros. Je n’ai jamais envisagé de quitter le pays. C’est ma patrie, ma ville chérie et je garde espoir d’une paix retrouvée. Nos enfants le méritent tout autant que les autres enfants à travers le monde ».

  • Ismail, 29 ans, engagé depuis mars 2013 au sein de la Défense civile syrienne

Ismaïl s'est engagé au sein de la Défense civile syrienne en 2013. Il était professeur d'anglais avant le début de la guerre.
Ismaïl s'est engagé au sein de la Défense civile syrienne en 2013. Il était professeur d'anglais avant le début de la guerre. - WhiteHelmets

« Depuis le début du siège d’Alep Est, aucune journée ne se ressemble. La seule constante, c’est le bruit des frappes aériennes qui nous tirent du sommeil. Avant j’étais professeur d’anglais mais la régularité des bombardements a mis fin aux cours, c’était trop dangereux, pour les enseignants et surtout pour les élèves.

En mars 2013, j’ai décidé d’intégrer les White Helmets (« Casques Blancs » ou Défense civile syrienne) après le tout premier bombardement qui a touché mon quartier. J’ai vu certains de mes voisins en larmes, hébétés. J’ai ressenti quelque chose d’indescriptible, je ne pouvais pas rester sans rien faire. Au début, quand j’ai intégré le groupe, il m’arrivait de rester figé face aux ruines, je ne savais pas quoi faire. Il me fallait un moment avant de pouvoir agir et aider les autres dans les décombres.

« J’ai vu certains de mes voisins en larmes, hébétés. J’ai ressenti quelque chose d’indescriptible »

Depuis plusieurs semaines, on intervient tous les jours, mais on se répartit en équipes pour faire en sorte d’avoir chacun des moments de repos. Depuis le siège, la situation est particulièrement critique, on manque de tout, de fournitures médicales, d’électricité, d’eau. Ma famille s’est retranchée dans une localité proche de la frontière turque, à l’abri des raids, il y a deux ans. Aujourd’hui, ils sont fatigués, désespérés de me savoir toujours ici. Mon père me répète souvent : « Tu as fait un choix, tu vas devoir en assumer les conséquences », mais je sens qu’ils n’ont plus beaucoup d’espoirs. »