Journée contre les violences faites aux femmes: «Les adolescentes sont deux fois plus concernées par le cyberharcèlement»

INTERVIEW Le professeur de psychologie Jérôme Dinet explique à « 20 Minutes » les ressorts du cyberharcèlement chez les plus jeunes…

Propos recueillis par Olivier Philippe-Viela

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Un lycéen dans une salle de classe
Un lycéen dans une salle de classe — JOEL SAGET AFP

Jérôme Dinet, professeur de psychologie et directeur du Laboratoire de psychologie et neurosciences de l’Université de Lorraine, mène un projet d’études sur le cyberharcèlement en milieu scolaire (chez les 12-17 ans). Il revient pour 20 Minutes sur les profils des victimes et des harceleurs​, et le poids du cyberhacèlement sur les adolescentes.

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Les filles sont majoritairement représentées parmi les victimes de cyberharcèlement ?

Statistiquement, oui. Les différentes études sont d’accord sur le fait qu’au moins 10 % des collégiens et lycéens tous sexes confondus sont concernés par le cyberharcèlement : 18 à 20 % chez les filles, 9 à 10 % pour les garçons. Maintenant, les garçons sont probablement sous-évalués car il est beaucoup plus difficile de se dire cyberharcelé dans leur cas.

L’adolescence est une période propice à ce type de phénomène car, si avant 12 ans environ les enfants restent sous le contrôle des parents sur Internet, après, il y a un fort essor de l’usage des réseaux numériques de manière autonome, dans une période sensible et fragile où se construit l’identité sociale et sexuelle.

Pourquoi les filles semblent-elles plus visées ?

Ce qui provoque le harcèlement, c’est la distance avec les normes sociales en vigueur, comme une surcharge pondérale ou l’orientation sexuelle. Les filles consomment plus les réseaux sociaux, cherchent plus à être dans la « norme » - par exemple sur l’apparence physique, le code vestimentaire -, et sont plus sensibles aux effets d’appartenance à des « communautés » tandis que les garçons sont plus sur un registre violent. Globalement, les adolescentes cherchent plus à blesser les « victimes » par des humiliations ou en lançant des rumeurs tandis que les adolescents sont plus adeptes de contenus portant sur l’orientation sexuelle ou de contenus menaçants plus « violents » visant à « terroriser » les victimes.

Quel est le profil des personnes victimes et des persécuteurs ?

Point intéressant, le trait commun aux victimes est souvent le même chez les harceleurs : dans les deux cas, on retrouve généralement une faible estime de soi, c’est-à-dire la façon dont je me perçois et dont je pense que les autres me perçoivent. Chez les victimes comme chez les persécuteurs, ils se déclarent plutôt seuls. Ils ne le sont pas forcément, mais ils ont un sentiment de solitude prononcé, l’impression de ne pas être assez soutenus, etc.

Vous dites que les harceleurs éprouvent la même chose ?

D’autres études s’intéressent spécifiquement aux persécuteurs. On voit que ce ne sont pas des monstres ni des adolescents intrinsèquement mauvais, il s’agit d’enfants comme les autres. Un événement conjoncturel les fait basculer à un moment dans ce genre de comportement. Il faut voir l’environnement familial. Souvent les parents du cyberharceleur sont démunis. Quand ils le découvrent, ils sont catastrophés.

On retrouve effectivement chez beaucoup de harceleurs une faible estime d’eux-mêmes, ce qui enclenche le processus, car le harcèlement d’un autre est une manière de gagner en prestige. L’une des caractéristiques du cyberharcèlement, c’est la dissymétrie du pouvoir, qu’on peut résumer ainsi : « t’avoir sous mon emprise me fait gagner en force, car tu sais que je te domine, et le groupe social dans lequel nous évoluons sait que je te domine, ce qui augmente le sentiment de honte chez toi et de puissance chez moi ».

Quelle différence entre le cyberharcèlement et le harcèlement direct ?

Le mécanisme est exactement le même. Les réseaux sociaux apportent simplement un nouvel outil beaucoup plus simple, qui permet le développement du phénomène. C’est comme le copier/coller, diffuser une image ou un message se fait en un clic désormais. Une différence néanmoins : la victime connaît paradoxalement beaucoup plus souvent son « bourreau » dans les cas de cyberharcèlement. C’est souvent quelqu’un dans le même établissement scolaire, ce qui rend la situation extrêmement difficile à vivre.