«Dans quelques années, nous aurons basculé dans une société des robots»

SCIENCE+FICTION Le scientifique japonais Hiroshi Ishiguro, spécialiste des androïdes, est convaincu que les robots à apparence humaine sont l’avenir de l’humanité...

Mathias Cena

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Le Pr. Hiroshi Ishiguro pose avec son double robotique au Musée d'art contemporain de Rome, le 24 novembre 2016.
Le Pr. Hiroshi Ishiguro pose avec son double robotique au Musée d'art contemporain de Rome, le 24 novembre 2016. — Massimo Percossi/AP/SIPA

De notre correspondant à Tokyo,

« Je prépare la société des robots », répète inlassablement Hiroshi Ishiguro. Blouson de cuir noir et lunettes fumées, l’expert en robotique nippon spécialiste des androïdes en est convaincu : les machines à apparence humaine sont l’avenir de l’humanité.

Ce personnage pour le moins atypique, qui cultive son image de rockstar de la robotique, dispose d’ailleurs de son propre double mécanique depuis 2009. « Il en est à la quatrième génération », précise le professeur à l’université d’Osaka lors d’une conférence de presse à Tokyo. Nouveauté de cette dernière version, le robot humanoïde qui lui ressemble trait pour trait, jusqu’à son inimitable casque de cheveux noirs confectionné avec la propre toison du scientifique, peut se scinder en trois parties pour voyager plus facilement.

Geminoid HI-4, c’est son nom, est en effet sollicité dans le monde entier. « Les organisateurs de conférences l’aiment beaucoup. Il est probablement meilleur que moi. En tout cas moins cher », plaisante son créateur en montrant comment la créature à squelette métallique, épiderme de silicone et chair en mousse d’uréthane peut loger proprement dans deux valises. La tête, « trop délicate pour une soute d’avion », voyage à part, dans un sac à dos.

Comédiens artificiels

Tout en dissertant sur le concept d’identité, le modèle de Geminoid HI-4 se dit « pas tellement intéressé par les robots, mais par moi-même, en tant qu’humain. C’est pourquoi je crée ces androïdes. » Le cerveau humain, professe-t-il, est conçu pour reconnaître l’homme et « l’interface idéale pour l’humain, c’est l’humain ». Il nous imagine basculer peu à peu dans une « société des robots » dans un futur proche : « quelques années, j’espère ». La question, dit-il, est maintenant de savoir comment appliquer notre technologie au quotidien ».

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Le scientifique a déjà son idée sur la question. Il a ainsi créé tout une série d’androïdes destinés pour certains à l’accueil des clients de grands magasins ou des visiteurs d’expositions. D’autres font briller leurs circuits sous les feux de la rampe, comme Geminoid F, qui a joué au théâtre dans une pièce du metteur en scène Oriza Hirata et son adaptation au cinéma.

Ou encore le double robotique du comédien Katsura Beicho, légende du rakugo, l’art traditionnel japonais du conte humoristique. Cet androïde-là recrée fidèlement sur scène les performances de son modèle, décédé en 2015. « C’est une autre approche de l’archivage vidéo », plus vivante, explique le Pr. Ishiguro. « La vidéo ne permet pas de ressentir sa présence de la même manière ».

Katsura Beicho et sa réplique androïde en 2012

« Il est un peu effrayant, mais pas dérangeant »

La technologie peut même redonner vie à des personnages disparus bien avant l’apparition de l’informatique. Une réplique du célèbre écrivain japonais Natsume Soseki (1867-1916) a ainsi pris pour la première fois la parole en public en décembre dernier, manière originale de susciter l’intérêt littéraire des plus jeunes. Hiroshi Ishiguro l’imagine bien aller dans les écoles pour expliquer son œuvre aux enfants.

Le clone de l'écrivain Natsume Soseki

Tous ses androïdes ne ressemblent pas à s’y méprendre à des humains. Le robot Telenoid, sorte de poupée blanche à forme vaguement humaine, a ainsi été rendu volontairement peu réaliste pour se tenir à bonne distance de « l’uncanny valley » ou « vallée dérangeante », le stade où les robots qui ressemblent à l’humain sans pour autant l’égaler nous mettent mal à l’aise.

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A en croire le scientifique, l’apparence grotesque du Telenoid est idéale pour le faire adopter par les enfants ou les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer : « il est un peu effrayant, bien sûr, mais pas dérangeant car c’est une forme indéfinie, et le cerveau humain compense avec l’imagination quand il n’a pas assez d’informations visuelles ».

Un homme interagit avec le robot Telenoid.
Un homme interagit avec le robot Telenoid. - YOSHIKAZU TSUNO / AFP

« Si vous voulez juste voir une belle femme, une androïde est suffisante »

A l’autre bout du spectre des androïdes, Ishiguro planche aussi sur des créatures artificielles capables de chanter et de charmer en masse le grand public, comme les pop-stars ou « idoles » qui sont légion au Japon. Dans sa vision de notre société future, ces rôles sont d’ailleurs transférés aux robots : « Si vous voulez juste voir une belle femme, une androïde est suffisante, lâche-t-il. Elle sera toujours belle et souriante, jamais fatiguée. Bien sûr, si vous voulez avoir une conversation intelligente, c’est autre chose ».

En confiant certaines tâches à des androïdes, « on peut se concentrer sur des métiers plus humains », imagine-t-il. Et sa vision ne s’arrête pas au monde de demain. « Dans des milliers d’années, nous aurons peut-être remplacé nos fragiles corps organiques par des machines afin de survivre dans ce monde, prévoit-il encore. Aujourd’hui, nos activités sont déjà assistées à 90 % par la technologie. En somme, c’est comme si nous étions déjà à 90 % des robots. »