BTP, gros sabots et pied au plancher, Mohed Altrad, le businessman qui a mis le feu au rugby français

RUGBY Après une interview incroyable dans Le Figaro, le président du MHR s’est mis le monde du rugby français à dos…

Aymeric Le Gall, avec B.V

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Mohed Altrad le président du MHR le 25 septembre à Montpellier

Mohed Altrad le président du MHR le 25 septembre à Montpellier — PASCAL GUYOT / AFP

  • Mohed Altrad a accordé une interview au Figaro dans laquelle il allume un bon nombre de présidents de clubs de rugby français.
  • Le voici de plus en plus isolé dans le monde du ballon ovale.
  • Sa sortie médiatique devrait engendrer une réponse puissante de la part de ses détracteurs.

Quand on l’attaque, Altrad contre-attaque. Dans l’interview qu’il a accordée au Figaro mercredi matin, le puissant patron du Montpellier Hérault Rugby a réglé ses comptes avec la grande famille du rugby français. Le genre d’interview qui, quand on la lit de bon matin et qu’on n’y est pas préparé, peut vous faire lâcher votre gobelet de café sur les pompes et vous étouffer avec un bout de quatre-quarts englouti au mauvais moment.

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Pour vous planter le décor, voilà en gros le contexte dans lequel le président montpelliérain a répondu aux questions de nos confrères.

Déjà sponsor de l’équipe de France de rugby, Altrad a signé un contrat de 150.000 euros, aujourd’hui annulé, avec une société gérée par le président de la Fédération, Bernard Laporte, comme l’a récemment révélé le JDD. Et c’est ce même Bernard Laporte qui est aujourd’hui soupçonné d’avoir joué de son pouvoir auprès des instances du rugby pour réduire les sanctions à l’encontre du MHR. Un mélange des genres qui met aujourd’hui un beau bordel dans le rugby français.

Et voici maintenant une petite sélection des punchline d’Altrad qui ont mis le feu au stade :

Je dérange une poignée d’imbéciles à Clermont, Pau, La Rochelle et Agen… »

Le football a su intégrer les différentes vagues d’immigration : Kopa, Platini, Zidane, sont des enfants et petits-enfants issus de l’immigration. Le rugby a intégré tardivement des joueurs d’origine étrangère en équipe de France. C’est la même chose avec les présidents (du Top 14). Je suis français, mais le seul né à l’étranger. »

Ce ne sont pas des mecs comme eux qui vont me faire trembler. On ne joue pas dans la même catégorie. Ces gens parlent de valeurs du rugby, mais ils n’ont pas le monopole du cœur. »

Autant vous le dire, cette sortie médiatique à l’arme blanche n’a pas franchement plu à tout le monde. Certains, comme Alain Tingaud, le président d’Agen, l’un des « imbéciles » cité par Altrad, ont arraché leur chemise en mode « retenez-moi où je le déglingue ». « C’est un homme dangereux pour le rugby professionnel, prévient-il dans L’Equipe. S’il veut qu’on se retrouve dans un pré à 6 heures du matin avec ses armes, comme dans les siècles passés, je suis son homme, mais il n’a pas ce courage. »

D’autres ne sont pas allés jusqu’à lui proposer un duel de cowboys, mais l’aigreur est la même. C’est le cas d’Alain Carré, le président de l’UCPR, le syndicat des clubs pros : « Je n’arrive pas à comprendre cette sortie médiatique, c’est irrespectueux, scandaleux. Avec cette interview, il remet une couche sur une couche. Bon… A la fin la couche est trop épaisse, ça suffit. »

Robins Tchale-Watchou, qui a eu des différends avec Altrad quand celui-ci a décidé de se séparer de lui sans l’en avertir les yeux dans les yeux, ne veut pourtant pas charger son ancien employeur. « J’ai beaucoup de respect pour l’homme, pour ce qu’il a entrepris. Nous avons quelques divergences d’appréciation, mais je suis de ceux qui pensent que personne n’est pas parfait. »

Ce qui dérange plus le joueur, en revanche, c’est le côté public de la chose. « Je pense que dans ce rugby il va falloir qu’on apprenne à se parler, et pas par presse interposée. Dans toutes les familles, il y a des différents, mais on les règle en personne, en tête à tête », explique Tchale-Watchou.

Le problème, c’est que la réunion familiale a bien eu lieu. Oui, c’était mardi, la veille de son intervention dans la presse… « On l’a invité à l’UCPF, on lui a offert une tribune pour qu’il s’explique devant les présidents de club mais après avoir pris la parole, quand est venu le moment des questions, il s’est levé et il est parti pour prendre son avion. C’est ça qui est fou. On a tenté de régler ça entre nous, de laver notre linge sale en famille, et 24 heures après il nous sort ça dans la presse… »

Le businessman qui voulait jouer au ballon

Mohed Altrad ne semble donc pas maîtriser les codes de la famille du rugby. Il faut dire qu’à la différence de certains, il n’est pas tombé dans la marmite quand il était petit. Cela ne fait que six ans que l’homme a déboulé dans le milieu du ballon ovale. A la tête d’un groupe international de BTP qui emploie près de 38.000 personnes à travers le monde, Mohed Altrad n’a son rond de serviette à la table du rugby que depuis six ans, depuis mai 2011 exactement, quand il a racheté le club de Montpellier avec ses deniers personnels.

Ambitieux, fonceur et pas franchement habitué à faire copain-copain avec l’échec, Altrad est arrivé dans le rugby avec la ferme volonté de connaître uniquement des succès, quitte à employer des méthodes peu orthodoxes. Certains dirigeants l’accusent ainsi d’approcher des joueurs encore sous contrat avec d’autres clubs (ce qui est très mal vu dans le milieu) ou de mener une politique salariale déloyale. Malgré cela, Jean-René Bouscatel, le tout récent ex-président du Stade Toulousain, affirme qu’il a été « très bien accueilli dans le monde du rugby. »

Non cité dans la longue liste des « présidents-couillons » (ça c’est de nous), Bouscatel n’a (ou n’avait) rien contre Altrad.

« C’est un homme affable, courtois, amical avec lequel je n’ai jamais eu de problème, mais j’ai découvert là une autre facette du personnage lorsque l’on s’oppose à lui. Contrairement aux apparences, c’est quelqu’un de très rigide, très dur et qui pense au fond que tout peut être acheté. Il s’est démasqué dans l’interview donnée au Figaro. Il a décidé de changer de braquet et il est prêt à s’opposer à tout et à toutes les règles. Des règles pourtant simples, hein (il rigole), qui sont les bonnes manières, l’éthique et la courtoisie. On découvre aujourd’hui Mohed Altrad sous un jour nouveau, c’est un homme d’affaires intransigeant, presque brutal. »

Apprend le rugby avec la méthode Altrad

Pour Tchale-Watchou, la méthode Altrad est simple : « J’ai envie de quelque chose et je fais tout pour y arriver. » Sauf qu’on n’est pas franchement habitué à ça dans le rugby. « C’est vrai, répond-il, mais c’est celle qui a fait sa réussite. » Pour lui, le président du MHR est, comme d’autres avant lui, victime de son côté chien fou qui se moque des conventions.

« Boudjellal comme Lorenzetti, tous sont passés par là, tous ont subi ça. Si on estime qu’ils font quelque chose de pas bien, on a qu’à trouver d’autres règles qui vont régir notre championnat mais sinon, arrêtons de donner des leçons à tout le monde. » « Il y a une grande différence entre ce qui est immoral et ce qui est interdit, conclut l’ancien deuxième ligne du MHR. Altrad joue avec les règles, la seule différence, c’est qu’il a beaucoup plus de moyens. »

Seul contre tous, ou presque…

Si le milliardaire montpelliérain appréciera sûrement les propos de son ancien joueur, il sait aussi qu’ils ne reflètent pas la tendance générale à son égard après ses punchline dans Le Figaro. Même Bouscatel, pourtant tenu éloigné de cette guerre « Altrad vs le reste du rugby », a du mal avec les fameuses méthodes de celui qui a été désigné Entrepreneur mondial en 2015.

« Il est lui… Je ne lui reproche pas son caractère ou ce qu’il est, ce qui me choque, c’est le fond, la manière, le fait de vouloir rouler sur tout le monde en pensant que tout peut s’acheter. Tout ça sans parler du côté hautain, méprisant en frisant la mégalomanie et en traitant d’imbécile des personnes aussi respectables et respectées que Mr De Cromières (le président de Clermont). Je pensais que c’était inconcevable de dire ça. »

Le point de non-retour a-t-il été atteint ? « Je ne le souhaite pas, répond Alain Carré, mais je le crains… Il est aujourd’hui de plus en plus isolé. J’ai discuté avec tous les présidents de clubs professionnels et ils sont unanimes, on n’acceptera pas ça. Il va y avoir une réplique collective. On réunit un bureau la semaine prochaine, je ne peux pas encore vous dire ce qu’il en sortira. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne restera pas inactif. » Ouais, on s’en était douté.