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Pourquoi les contacts physiques au bureau peuvent déranger

« Le principe, c’est la retenue »… Pourquoi les contacts physiques au bureau, même bienveillants peuvent déranger

pas toucheSi la tolérance à la proximité physique est avant tout une question de sensibilité personnelle, le cadre professionnel pose un cadre moins propice au contact, qui peut être vécu comme une invasion de la sphère personnelle par certaines personnes
Manon Minaca

Manon Minaca

L'essentiel

  • Si certains gestes comme la bise ou la poignée de main sont globalement admis en entreprise, le contact physique peut générer de la souffrance au travail chez certaines personnes.
  • Selon la psychologue du travail Elise Lecornet, le contact physique doit être l’exception au bureau et doit même est proscrit en cas de lien hiérarchique.
  • En entreprise mais aussi dans la sphère privée, un réflexe : se poser systématiquement la question de l’effet que peut avoir un geste sur l’autre et lui demander s’il est d’accord, dans un contexte où la notion de consentement est devenue centrale.

Poignée de main, bise le matin ou main sur l’épaule… Ces gestes, qui peuvent sembler anodins pour beaucoup, ne le sont pourtant pas. Ils le sont encore moins au travail, où nous passons huit heures par jour avec des personnes que nous connaissons – et apprécions – plus ou moins. Si les contacts physiques sont surtout et d’abord une question de sensibilité personnelle, la question est donc encore plus complexe au bureau : peut-on être tactile avec ses collègues ?

Pour Elise Lecornet, psychologue du travail, la réponse est simple : « La règle de principe, c’est la retenue, le contact physique doit être l’exception. » Il est même à proscrire « à partir du moment où il y a une relation hiérarchique, parce que la relation d’autorité est asymétrique », précise la fondatrice d’Eudokia, service de conseil en santé au travail.

La nécessité de faire attention à l’autre

Au bureau mais aussi dans la sphère privée, un seul réflexe à avoir : « il faut toujours se demander si l’autre est d’accord avec le geste physique », conseille la psychologue. Evoquant la « révolution sur le consentement à la relation sexuelle », elle souligne qu'« il doit aussi y avoir cette idée de faire attention à l’autre dans le cadre d’un contact ou même d’un rapprochement physique ».

Le contexte et la relation que l’on entretient avec la personne en face de nous joue aussi : « Si vous avez un collègue dont vous êtes très proche et avec qui vous êtes quasiment ami, ça ne va pas forcément le gêner si vous voyez qu’il vit un moment difficile et que vous lui mettez la main sur l’épaule ou le bras, explique Elise Lecornet. Par contre, si c’est votre supérieur hiérarchique, c’est très différent, idem si c’est quelqu’un que vous ne connaissez pas bien. »

Des gestes qui peuvent engendrer de la souffrance

D’autant que le travail est une sphère particulière. On ne choisit pas les personnes que l’on côtoie et nos collègues « ne sont pas nos amis », souligne la psychologue. Même si on a de bonnes relations avec eux et qu’il peut arriver de nouer des liens d’amitié au bureau, « c’est une relation qui est avant tout professionnelle, et cette relation, par définition, n’implique pas de contact physique, qui est de l’ordre de l’intime ».

Dans ce cadre, le contact peut être très mal vécu, comme l’a constaté la spécialiste tout au long de sa carrière. « Ça va du chef qui fait une bise sur le front en estimant que c’est un comportement paternel à la supérieure hiérarchique qui donne une petite tape sur la tête comme elle le ferait avec ses enfants, en passant par la personne qui vous prend dans ses bras sous prétexte de vous réconforter sans vous avoir demandé la permission. » De gestes qui peuvent « générer de la souffrance au travail » alors qu’elle aurait pu être évitée.

La bise, une habitude à la peau dure en déclin

Cela ne veut pour autant pas dire que le contact physique n’existe pas dans le cadre professionnel. La poignée de main est assez universellement admise, « même s’il y a des gens que cela dérange », précise Elise Lecornet. Idem pour la bise, qui est un usage dans certaines entreprises « mais qui est toujours subie par un certain nombre de personnes qui vont se sentir envahies dans leur sphère intime et personnelle ».

Si cette pratique très française ne faisait déjà plus l’unanimité avant l’apparition du Covid-19 et des gestes barrières, l’épidémie semble lui avoir porté un coup : d’après un sondage Qapa publié en 2022, 53 % des salariés interrogés disaient ne pas souhaiter faire la bise à leurs collègues et 37 % ne la faisaient déjà plus. Soit 90 % de personnes tournant le dos (ou la joue) à cette pratique, contre 72 % en 2020.

Des comportements de moins en moins tolérés

Et si la question du contact physique se pose de plus en plus, ce n’est pas parce qu’il est moins bien supporté aujourd’hui mais bien parce que le contexte a évolué. « J’ai connu l’époque où on voulait imposer la bise et je me souviens de discussions avec des collègues qui disaient que ça les gonflait, raconte Elise Lecornet. Mais on n’osait pas le dire, parce que ce n’était pas admis, alors qu’aujourd’hui, les jeunes osent le dire. »

La prise de conscience et la lutte contre les violences sexuelles et sexistes et l’importance qu’a prise la notion de consentement jouent un grand rôle dans cette évolution. Celle-ci se traduit notamment dans la dénonciation des comportements jugés déplacés, qu’il s’agisse de gestes ou de propos. « En une dizaine d’années, le regard sur ces questions a profondément changé, constate la psychologue du travail. Les jeunes hésitent moins à aller voir les ressources humaines pour des propos sexistes ou des propos qui constituent un environnement hostile, et les RH, au vu du Code du travail, sont obligés de sanctionner les auteurs. »

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Qu’il s’agisse du contact physique ou des propos potentiellement problématiques, « c’est important que ces questions-là se posent, et qu’elle concerne à la fois les responsables hiérarchiques et toutes les personnes qui travaillent », souligne Elise Lecornet, qui rappelle sa règle d’or : « Si je dis quelque chose ou si j’ai un geste physique envers quelqu’un, qu’est-ce que ça lui fait ? » Et face aux remarques du style « on ne peut plus rien faire », la psychologue n’y va pas par quatre chemins : « Oui, on ne peut plus rien faire, on ne peut plus rien dire, parce qu’en face, ce n’était pas forcément bien vécu. »