«Inutile», «chronophage», «ridicule»... Pourquoi la bise au boulot ne fait plus l'unanimité?

TEMOIGNAGES «20 Minutes» a posé la question de «la bise au bureau» à ses internautes...

T.L.G.

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Sarkozy et Merkel se font une bise en 2011.
Sarkozy et Merkel se font une bise en 2011. — ODD ANDERSEN / AFP
  • Une maire de l'Isère a envoyé un mail à ses collègues pour leur confier sa «gêne» de devoir faire «la bise à tout le monde» dans le cadre de son mandat.
  • De nombreux internautes interrogés par 20 Minutes sont contre la «bise au boulot».
  • Pour des spécialistes, cette pratique est liée à l'évolution de notre rapport au travail.

Bise, poignée de mains, ou simple sourire ? La question vous trotte peut-être dans la tête en arrivant au bureau le matin. Aude Picard-Wolff, maire de la commune de Morette (Isère), a récemment envoyé un mail à ses collègues de la communauté de communes de Saint-Marcellin Vercors Isère pour confesser « sa gêne face à une habitude » : devoir faire « la bise à tout le monde » dans le cadre de son mandat. L’élue avoue même être arrivée en retard à plusieurs reprises au conseil communautaire pour éviter les bécots.

« J’espère que ma démarche contribuera à faire réfléchir, pour que chacun se sente plus libre de faire ou pas la bise dans le cadre de son mandat d’élu, de sa profession, ou dans toute autre situation », explique-t-elle au Dauphiné. Derrière l’anecdote, une pratique pas toujours appréciée. Interrogés par 20 Minutes, de nombreux internautes confient eux aussi vouloir en finir avec cette « politesse » matinale.

« Je déteste devoir embrasser des gens qui ne me sont rien, que je connais à peine »

« Sentir un visage gras ou rempli de boutons, non merci. Un coucou de loin, c’est suffisant », avance Salima. « C’est une pratique d’un autre âge, pas hygiénique, chiante au possible et dont je cherche encore la symbolique. Heureusement, dans ma région on les limite à 2 », témoigne Agamemnon21. « La bise devrait être réservée aux moments importants de la vie ou pour exprimer de la tendresse envers ses proches. La distribuer à 20 ou 30 demi-inconnus le matin, c’est vraiment la galvauder », abonde Anthony.

Plusieurs témoignages insistent sur le temps perdu. « Cette convention sociale est plutôt lourde, notamment au travail lorsqu’il "faut" faire le tour des bureaux pour dire bonjour. Un simple signe de la main devrait suffire », note ainsi Shikuka. « Nos voisins du Canada trouvent ça absolument inutile, chronophage, parfois gênant et je partage leur opinion. D’autant que le choix d’une bise à certains collègues peut devenir une source de conflit ».

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« Pour ma part, je trouve cette nouvelle manie ridicule… Je trouve cette manifestation d’amour logique avec les très proches, mais l’étendre à la grande majorité de ses "relations" me paraît dénaturer totalement ce geste d’affection », raconte VieilleEcolePrimaire. Véro dénonce, elle, « le bal des hypocrites de ceux qui te lèchent la pomme le matin et te dénigrent dès que tu as le dos tourné… »

« Une pratique très française »

« La bise au travail est une pratique très française, qui n’existe pas dans de nombreux pays. Bien sûr, il n’y a aucune règle juridique en la matière mais plutôt des mœurs selon le secteur d’activité ou des habitudes selon les entreprises », explique Bernard Vivier. Le directeur de l’Institut supérieur du travail rapproche cette pratique du tutoiement :

« Il est question de la distance qu’on met avec son collègue ou son chef. La société tend depuis quelques années à effacer les conventions, à développer les signes de familiarités. La frontière entre la vie professionnelle et la vie privée ne s’estompe pas seulement dans l’organisation du travail, mais aussi dans les mœurs. Faire la bise ou tutoyer, c’est manifester un rapprochement, un lien de proximité ».

 

« Dans les entreprises, avec le renouvellement des générations, les rapports sont devenus moins formels. La pratique "post-soixante-huitarde" reposait davantage sur la familiarité que sur la distance hiérarchique », confirme Alain d’Iribarne, économiste et sociologue du Travail.

« Il est aussi question de norme sociale et de convention entre les collègues : on est de plus en plus dans des open spaces, au sein d’équipes de projet, on nous demande d’entretenir des relations de groupes "harmonieuses". Donc le comportement de type familial et familier s’installe. On peut alors concevoir que des personnes plus classiques soient gênées par cette norme de groupe », poursuit le directeur de recherches au CNRS.

Alain d’Iribarne estime que cette pratique pourrait évoluer. « Aujourd’hui, une nouvelle génération de féministes voit dans ces pratiques de mixité des éléments de domination de l’homme sur la femme. On hésite un peu plus à manifester cette forme de familiarité ».

En attendant, de nombreux internautes comme Hélène avancent à leur collègue un argument imparable : « Comme le dit mon médecin, la bise est un des meilleurs moyens pour attraper les miasmes des autres et donc de tomber malade… »