Victoria Berne
L'essentiel
- Matières Fécales, maison de mode, a été fondée par le couple canadien Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran.
- Malgré leur image provocante symbolisée par leur nom osé, les créateurs ont surpris avec une première collection classique mais innovante dans son travail des pièces.
- Leur défilé The Ninety-Nine Percent, présenté place de la République avec 99 mannequins racisés, constitue un manifeste politique contre les inégalités et pour la représentation des communautés marginalisées.
Katniss Everdeen, la fille du feu, le Geai moqueur, aurait à coup sûr porté l’une des robes présentées hier lors du défilé Matières Fécales, en ouverture de cette Fashion Week parisienne. Car, comme l’héroïne, cette toute jeune maison de mode utilise ses créations pour faire un pied de nez au grand Capitole.
Hier soir encore, tous les yeux étaient rivés sur le show : une robe aux allures de flammes, trois femmes en bleu, blanc et rouge, puis une silhouette voilée de noir, vêtue d’une robe blanche sur laquelle on pouvait lire « RESIST ». Mais derrière ce nom provocateur, qui se cache au sein de la maison Matières Fécales ?
« La beauté se trouve en toute chose »
Derrière ce nom provocateur se cachent Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran. Ce jeune couple de créateurs de mode est bien connu des réseaux pour son style à part entière. Nés au Canada, ils vivent aujourd’hui dans la capitale parisienne. Leur rencontre remonte à 2014, au Collège LaSalle, alors qu’ils grandissent dans des milieux opposés. S’ils racontent à Libération s’être d’abord détestés, Steven Raj explique : « Quand j’ai rencontré Hannah, pour la première fois j’éprouvais des sentiments pour une femme. Ça m’a ouvert les yeux sur l’amour, sur le fait qu’il est un spectre qui ne se définit pas par le genre ou les préférences ». Sur les réseaux, ils se font connaître sous le nom de Fecal Matter.
Crânes rasés, visages blanchis, prothèses et silhouettes presque extraterrestres : ils font de leur apparence un terrain d’expression. « Nous n’avions pas vraiment l’impression d’avoir notre place dans notre environnement, ni d’être compris », témoigne Steven Raj dans un portrait d’Arte Tracks. « Le public nous voit comme des créatures, mais nous, nous ne nous voyons pas comme des créatures. […] Ce besoin de s’exprimer est probablement ce qu’il y a de plus humain ». Une démarche portée par une vision propre : « Nous pensons que la beauté se trouve en toute chose », conclut Hannah Rose Dalton.
Bien plus qu’un nom qui dérange
Le premier rendez-vous déjoue les attentes. Ils défilent pour la première fois en Fashion Week le 7 mars 2025 : « Pour être honnête, je ne savais pas à quoi m’attendre. Car, si Hannah Rose Dalton et Steven Raj Bhaskaran se sont fait connaître grâce à leurs looks radicaux, voire dérangeants, cela ne suffit pas toujours à s’imposer en tant que créateurs de mode », explique Numéro avant de découvrir la collection. Mais ceux qui imaginaient un défilé uniquement « trash » et provocant découvrent finalement des vestes aux coupes précises, des volumes travaillés et des robes spectaculaires. Libération décrit alors une collection « étonnamment classique dans sa globalité. »
Dans Tracks, les créateurs montrent comment ils reprennent les techniques du drapé et du plissé pour les étirer, les déformer et construire leur propre langage. « La déformation est notre outil préféré pour créer », explique Steven Raj Bhaskaran dans le reportage. Et si vous pensez ne jamais avoir vu aucune pièce de leur collection, détrompez-vous… La somptueuse robe blanche à plumes de Zendaya lors de la première new-yorkaise de L’Odyssée ? Matières Fécales. La robe d’Angèle sur le tapis rouge de la cérémonie des Flammes ? Matières Fécales. L’impressionnante robe de Lady Gaga aux Grammy Awards 2026 ? Vous avez la réponse.
Hommage au 99 pour cent
Loin de la vague chez Louis Vuitton, qui avait provoqué un raz-de-marée de réactions et de désolation en pleine canicule, le défilé d’hier soir rappelait, lui, que oui, la mode est politique. Les deux créateurs de Matières Fécales ont toujours revendiqué une place pour celles et ceux que l’industrie préfère laisser de côté. « Notre premier défilé s’appelait The Other parce que c’est ainsi qu’on nous percevait », racontait Steven Raj Bhaskaran à Tracks. « C’est aussi comme ça que sont perçues et traitées beaucoup de personnes qui ne trouvent pas leur place dans la société : elles sont, d’une certaine façon, déshumanisées. »
En mars, au palais Brongniart (ancien siège de la Bourse de Paris), leur collection The One Percent prenait pour cible les privilèges des plus riches. Hier, sur la place de la République, The Ninety-Nine Percent donnait le podium aux 99 autres : 99 mannequins racisés, avant un final où des silhouettes portaient des effigies de milliardaires sur leur dos. Ce pied de nez commence dès le choix du lieu : La place de la République (qui accueille les manifestations et les rassemblements), Steven Raj Bhaskaran la décrit auprès de Numéro comme « un lieu de révolution ». Faire défiler autour de sa statue celles et ceux que le luxe montre trop rarement revient à occuper, le temps d’un soir, un espace à la fois politique et symbolique. Pour le créateur, ce casting évoque les familles immigrées, les classes populaires et les communautés marginalisées auprès desquelles il a grandi dans les logements sociaux de Montréal.
Et les vêtements portent le même propos : « tailleur jupe déchiré en coton tissé main par les artisans de Cabes GIE, au Burkina Faso » et « saris brodés à la main par l’atelier Tilf à Varanasi, en Inde, réinventés en robes de bal », témoigne le média. Trois femmes drapées de bleu, de blanc et de rouge traversent ensuite la place.
Matières Fécales s’empare ainsi des symboles (la République, c’est eux ?) et de la haute couture pour poser une question simple : qui a le droit d’y être représenté ? Et pour prolonger le geste au-delà du défilé, la maison annonce qu’une partie des ventes de la collection sera reversée à La Maison d’Allanah, témoigne Numéro.