Jean-Claude Urbain
Qu’est-ce qui a poussé les hommes à s’enfoncer toujours plus loin dans la forêt québécoise ? Pour certains, ce fut l’or, le cuivre, le bois. Pour Carl Blondin, ce sont les peaux. Ce trappeur est un drôle d’animal. Dans la forêt des Laurentides, il touche la terre, renifle, cherche des indices. Une empreinte, une touffe de poils, une odeur suffisent à raconter le passage d’un castor, d’un pékan ou d’un lynx. Les coureurs des bois du XVIIe siècle avaient déjà fait de cette lecture des traces une condition de survie.
La forêt a cependant d’autres langages. Ariane Paré-Le Gal la déchiffre avec la même précision, mais d’autres appétits. Dans sa boutique Gourmet Sauvage, sapin, épinette, thuya et champignon deviennent moutarde, gelée ou tisane. Pour elle comme pour Carl, la nourriture n’est qu’une passerelle vers la forêt. Cueillette et trappe suivent une même règle : connaître et respecter avant de prélever.
À une heure de route de l’aéroport international de Montréal, déjà un autre monde. La forêt des Laurentides est vertigineuse. Des millions d’arbres répétés, toujours là à travers le pare-brise, donnent à penser que nous n’avançons pas. Sapins baumiers, épinettes, pins blancs et rouges, bouleaux jaunes, érables et hêtres composent cette muraille mouvante que l’automne redistribue chaque matin. Quelques nuits fraîches suffisent à pousser les verts vers l’ambre et le carmin. À condition que la pluie ne vienne pas précipiter la chute des feuilles !
Au Sentier des Cimes, le paysage s’élargit. Les passages surélevés et accessibles à tous s’élèvent sur près de trois kilomètres vers une tour de quarante mètres. Depuis son sommet, la canopée cesse d’être un rideau pour devenir relief. Collines, lacs et vallées se succèdent jusqu’à l’horizon. Le Québec compte des routes panoramiques ; ici, il faudrait presque des routes aériennes.
Pour comprendre cette forêt, il faut y pénétrer. Sur les pistes de Saint-Hippolyte, les Jeep d’Aventures Plein Air avalent les ornières jusqu’à des points de vue imprenables sur le lac Morency. Au loin, les hurlements d’une meute de chiens rappellent que la nature québécoise se découvre aussi avec eux. L’hiver, ils tirent les traîneaux ; jusqu’aux premiers gels, le canicross les relie aux marcheurs par une longe. Il suffit alors de suivre. Quad et buggy déclinent la même envie : transformer l’immensité en terrain de jeu, sans jamais la domestiquer complètement.
À Kiamika, le rythme retombe d’un cran. Après une heure de piste grasse, le couvert végétal s’ouvre sur une plage, coincée entre lac et rivière. Au lever du jour, le canot glisse sur ces eaux presque immobiles. Pas de bruit, pas de réseau, et encore moins d’excuses pour regarder ailleurs. L’aventure tient parfois simplement à la disparition des barres de connexion.
Le vélo attend Val-David. L’ancien tracé du P’tit Train du Nord raconte, sur 234 kilomètres, comment les Laurentides se sont ouvertes au peuplement. À partir de la fin du XIXe siècle, le chemin de fer accompagne l’implantation de villages dans la région et, bientôt, l’arrivée des villégiateurs. Val-David porte les traces de cette mue : d’abord liée à l’exploitation forestière de la rivière du Nord, la station profite ensuite des loisirs de plein air pour changer de destin.
La voie ferrée a disparu, mais sa trajectoire demeure, reconvertie depuis les années 1990 en piste cyclable et de ski de fond. Son tracé dessert aussi Mont-Tremblant, devenu un des grands pôles touristiques et sportifs du Québec. Là où circulaient locomotives, marchandises et travailleurs passent désormais les vacanciers. Ce glissement résume assez bien l’histoire récente de l’Ouest québécois, longtemps parcouru pour ses ressources, aujourd’hui pour le plaisir.
Abitibi-Témiscamingue : le Far West québécois
Après la fourrure et le bois, d’autres convoitises attendent à l'ombre des épinettes. Sur la route 117 qui traverse la réserve faunique de La Vérendrye jusqu’à l’Abitibi, les lignes droites semblent avoir été tracées à la règle. Ici, c’est en sous-sol que tout s’est joué. Sur la faille aurifère de Cadillac, les prospecteurs ont quadrillé les bois bien avant les urbanistes. Une veine d’or, découverte dans les années 1920 par l’aventurier Robert C. Clark et son compagnon algonquin Gabriel Commanda, déclenche une décennie d’exploration avant l’ouverture de la mine Lamaque, en 1935. La ville de Val-d’Or prend son essor dans son sillage.
Sous terre, à 90 mètres, l’humidité et les galeries étroites rappellent concrètement ce que signifiait “aller chercher l’or”. Dans le quartier de Bourlamaque qui jouxte la mine, un ensemble de maisons en rondins témoigne de ce passé laborieux. Pension et repas y coûtaient 1,25 dollar par jour. Plusieurs centaines de travailleurs, venus notamment d’Angleterre, de Russie, d’Ukraine, de Pologne ou d’Allemagne, furent les premiers résidents de ce pays neuf.
Plus à l’ouest, la même fièvre a produit un autre paysage urbain. Rouyn-Noranda fête en 2026 son centenaire. À l’échelle du Québec, c’est un âge honorable. Son histoire tient dans un étonnant face-à-face de part et d’autre du lac Osisko. Au sud, Rouyn pousse au début du XXe siècle à la manière d’une boomtown : cabanes, rues boueuses, hôtels de passe et trafics en tous genres. De l’autre côté, Noranda est dessinée par la compagnie minière pour servir sa fonderie de cuivre. Deux villes voisines, deux tempéraments.
Le Magasin général Dumulon raconte ce grand écart. Construit en 1924, il approvisionne une population encore isolée, privée d’eau courante et d’égouts. Autour des mines arrivent aussi des travailleurs de toute l’Europe. En 1931, les deux agglomérations comptent parmi les plus cosmopolites du Québec. Un siècle plus tard, elles ont fusionné, mais leurs rues gardent encore la trace de leurs enfances contraires.
Dans le parc national d’Aiguebelle, l’automne se savoure en marchant. Sous les arbres, les sentiers semblent traverser par endroits la nef d’une cathédrale dorée ; ailleurs, ses voûtes s’embrasent de pourpre. Le phénomène est moins mystérieux qu’il n’en a l’air : lorsque les jours raccourcissent et que les températures diminuent, la production de chlorophylle cesse. Le vert s’efface, révélant les caroténoïdes jaunes à orangés déjà présents dans les feuilles, qui finissent par tomber. Une fois au sol, elles exhalent une odeur sucrée, aux notes de malt et de miel, qui ajoute à la gourmandise du spectacle.
Géré par la Sépaq, Aiguebelle protège ce patrimoine naturel tout en le rendant lisible : conservation, découverte et éducation avancent ici du même pas. La randonnée apprend donc aussi à voir. Depuis le pont suspendu au-dessus des gorges du lac La Haie, le regard embrasse un paysage glaciaire aux roches vieilles d’environ 2,7 milliards d’années.
Les ondulations du bitume dessinent des toboggans géants qui font glisser le trajet vers le sud. Au parc national d’Opémican, les grands pins et les falaises ramènent d’abord à la nature. Mais le vrai fil du voyage coule en contrebas. Le lac Témiscamingue fut longtemps une voie de passage plus efficace que n’importe quel chemin. À Obadjiwan, là où il se resserre presque en rivière, un poste de traite est établi en 1720 sur l’axe reliant la baie d’Hudson, au nord, à Montréal, au sud.
Trappeurs, coureurs des bois puis missionnaires empruntent tous ce corridor naturel à coups de pagaie. Bientôt, la fourrure cède la place aux grumes : la pointe Opémican devient un important relais de flottage, dont plusieurs bâtiments reconstitués racontent le quotidien. La Route des Explorateurs rappelle une évidence ancienne : pour gagner du terrain dans ce dédale de lacs, il fallait d’abord savoir naviguer.
L’Outaouais au fil de l’eau
Les chutes Coulonge et leur glissoire à troncs racontent le transport fluvial du bois, la drave, à travers l’Outaouais. Les billots coupés l’hiver partaient des grands espaces de La Vérendrye, puis dévalaient environ 250 kilomètres vers la rivière des Outaouais, jusqu’au fleuve Saint-Laurent. Au printemps, les draveurs les accompagnaient pendant sept à huit jours, affrontant trente-cinq rapides et autant de portages harassants. Après 1961, neuf barges de neuf hommes chacune suffisaient à peine à faire avancer cette armée flottante.
La dernière drave remonte à 1982. Jusqu’à cette date, les rivières imposaient leur loi ; les hommes s’adaptaient à leurs risques et périls. Aujourd’hui, les Chemins d’eau transforment cette mémoire industrielle en itinéraire. Sur 278 kilomètres, la première route touristique de l’Outaouais suit la rivière et ses affluents, de la municipalité régionale du Pontiac à la Petite Nation, en reliant sites historiques, patrimoine naturel et haltes culturelles.
Bien avant trappeurs et draveurs, d’autres maîtrisaient déjà les passages, les saisons et les ressources. L’Outaouais n’a jamais été un espace vide attendant d’être découvert. Algonquins et autres peuples anishinabe savaient comment franchir les rapides, quand déplacer les campements, où chasser, pêcher et cueillir. L’écorce de bouleau leur servait à fabriquer les canots indispensables à ces déplacements. Les Européens ont appris à avancer grâce à leurs connaissances.
Les Français multiplièrent les voyages vers l’intérieur où ils nouèrent des alliances étroites autour de la traite des fourrures ; les compagnies britanniques s’appuyèrent davantage sur un réseau de postes fixes, notamment autour de la baie d’Hudson, où les peaux étaient acheminées. Cette concurrence entre puissances rivales laissait aux Autochtones une marge de manœuvre. Dans le Pontiac, le nom même du territoire évoque le chef outaouais allié aux Français dans ce jeu complexe d’intérêts, de commerce et de rapports de force.
À Gatineau, le Musée canadien de l’Histoire remet de l’ordre dans ce que la route a laissé entrevoir. Dressé face au Parlement d’Ottawa, sur un territoire anishinabe non cédé, l’édifice actuel, conçu par l’architecte autochtone Douglas Cardinal et inauguré en 1989, semble émerger du sol en longues courbes minérales. C’est une des plus anciennes institutions du pays. Ses racines remontent à 1856, onze ans avant la création de la Confédération canadienne. À l’intérieur, la période qui nous intéresse tient d’abord à une ressource unique : le castor. Sa fourrure, très appréciée des chapeliers européens, est alors une des grandes marchandises nord-américaines du commerce atlantique.
Le musée permet de porter un autre regard sur le début du voyage : les trappeurs, leurs pièges, leur connaissance intime des animaux… Ce qui paraissait d’abord relever d’un savoir pratique révèle ici sa portée historique. L’exploration n’était pas seulement une aventure : c’était aussi une économie.
À mesure que le pays est colonisé, exploité et administré, une autre relation à la nature apparaît. Les élites ne se contentent plus d’en tirer des ressources, elles l’aménagent aussi pour y vivre, recevoir, affirmer un rang. Dans le parc de la Gatineau, le premier ministre Mackenzie King façonne pendant près d’un demi-siècle son domaine en retraite paysagère, peuplée de ruines romantiques, avant de le léguer au pays. Plus au sud, le seigneur de la Petite Nation, Louis-Joseph Papineau, choisit les berges de Montebello pour établir son manoir.
Longtemps, on arrivait ici par la rivière des Outaouais. Dressée sur son promontoire, la demeure s’offrait au regard de ceux qui la remontaient. Aujourd’hui, des visites guidées font revivre les lieux parmi un riche mobilier. Mais en ressortant, le paysage reprend ses droits, avec la rivière, les bois, puis la route vers Montréal. De retour dans la métropole, la boucle se referme sur les couleurs de l’automne. Les premiers explorateurs les voyaient déjà. S’en émerveillaient-ils eux aussi ?