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Riche, respectueux de la nature, sportif… Le traileur est-il le touriste parfait ?

« Tout dénivelé devient un atout majeur »… Comment le trail est devenu un argument touristique ?

reportageLe trail, en plein boom, apporte aux régions fortement dénivelées des touristes d’un nouveau genre. Des sportifs qui ne jurent que par la course à pied et le plaisir des montées-descentes dans la nature. Voyageur parfait ou nouveau surtourisme ?
Course : Suivez notre journaliste faire son premier trail !
Jean-Loup Delmas

Jean-Loup Delmas

L'essentiel

  • Depuis quelques années, et parallèlement au succès de la course à pied sur route, le trail se développe massivement. Il compte désormais 20 millions de pratiquants dans le monde, un chiffre en augmentation de 12 %.
  • Une aubaine touristique pour de nombreuses régions, qui font de leurs dénivelés un atout pour attirer une clientèle riche, disposant d’une bonne image et majoritairement soucieuse de l’environnement.
  • A l’occasion du salon Paris Randos Natures qui se tient au Parc Floral à Vincennes jusqu’au 1er février, nous nous sommes interrogés sur l’essor de la discipline, et des visiteurs qui l’accompagnent, qui n’est pas sans poser quelques questions sur ces néo-touristes à l’apparence si parfaite.

De notre envoyé spécial au North Face Transgrancanaria Trail,

A Grande Canarie, les touristes allemands sont si nombreux que dans les hôtels, les principales instructions sont écrites en deux langues. Celle de Cervantès et celle de Goethe. Mais fin février, un troisième dialecte éclôt sur ce caillou au milieu de l’océan. « Strava », « pace », « fartlek », « personal record »… L’île accueille le North Face Transgrancanaria, premier ultra-trail de l’année, avec 4.600 coureurs attendus. De quoi perturber la tranquillité des Germains venus se dorer la pilule.

Vingt millions de personnes pratiquent la discipline dans le monde, un chiffre en croissance de 12 % chaque année, selon l’International Trail Running Association (ITRA). Conséquence pour Armelle Solelhac, PDG de SWiTCH, agence de prospective et stratégie spécialisée dans le tourisme : « Le trail est devenu un secteur touristique à part entière. Il génère chaque année de plus en plus de voyageurs et de revenus ». A La Réunion par exemple, connu pour son ultra-trail de la Diagonale des fous, « le trail est le secteur qui dope le plus la croissance touristique ».

Un tourisme rempli « de valeurs positives »

Autre monument français, l’Ultra-Trail du Mont-Blanc, ou UTMB, attire à chaque édition une armée de 10.000 coureurs, et dix fois plus de spectateurs. Les îles Canaries, jamais repues de tourisme – ce dernier pèse 36 % du PIB de l’archipel –, organisent à elles seules 25 compétitions de trail chaque année.

Une aubaine, notamment pour l’image des lieux : « Pour une région, le tourisme du trail permet de mettre en avant les paysages, la nature, le sport… Des valeurs positives, reconnues socialement », développe Olivier Bessy, sociologue du sport à l’université de Pau et auteur de Courir de 1968 à nos jours (Edition Cairn, 2022) et 20 Ans d’UTMB. De la construction du mythe à l’incarnation d’un avatar de l’hypermodernité (2024).

Une bourse bien remplie

Certes, le mythe l’emporte souvent sur la réalité : « La plupart des plus gros évènements sont devenus très codifiés, technologisés… De grosses machines ultra-pointues, loin de l’image de nature sauvage et verte qu’ils veulent se donner », pointe le sociologue. Mais qu’importe, le narratif reste plus vendeur que la vision de colonies d’Allemands avachis sur leurs transats, comme on le voit à Maspalomas, à la fois station balnéaire et camp de base des coureurs.

Autre point fort du touriste traileur, son porte-monnaie. « Ce sont pour la plupart des CSP + qui dépensent beaucoup en matériel, mais aussi qui veulent tout le confort avant et après leur course », poursuit Armelle Solelhac. D’autant que le spécimen débarque souvent en meute, « ne serait-ce que pour l’aide lors des ravitos et le soutien. Il y a la famille, l’entraîneur, voire pour les stars, les fans spectateurs ».

« Ça fait plaisir de voir autre chose que des sexagénaires »

Rosa, vendeuse dans un supermarché de Maspalomas, confirme la frénésie de consommation. « Les boissons protéinées et autres barres de céréales se vendent particulièrement bien cette semaine. On a refait des stocks. Et puis ça fait plaisir de voir d’autres clients que des sexagénaires », se réjouit l’étudiante.

Pour certaines régions moins touristiques, le trail constitue donc un sacré poumon économique, appuie Olivier Bessy, citant notamment la course des Templiers, dans les Causses, « un territoire qui a connu un long déclassement industriel », ou Le Tor des géants, passant par plusieurs villages reculés italiens.

« Le Trail ne bénéficie pas qu’aux mastodontes comme l’UTMB, abonde Armelle Solelhac. A force de voir les plus grandes courses bouchées, ou perdre de leur "naturel", les traileurs se reportent sur d’autres endroits dans l’arrière-pays. Que ce soit pour leur propre compétition, ou pour s’entraîner. Les camps d’entraînement, qui proposent notamment des week-ends intensifs, se multiplient »

Le dénivelé, nouvel argument touristique phare

Si la Transgrancanaria marque le pic de fréquentation des runners sur l’île, « des étrangers qui viennent juste pour courir, on en voit toute l’année », appuie Rosa. Forcément : le climat y est agréable, la plage jamais très loin, et même les plus boulimiques du dénivelé ont de quoi être rassasiés. Parmi la dizaine de runners en plein footing quotidien sur les bords de mer, on arrête Christophe, venu s’entraîner ici pour le marathon du Mont-Blanc (2.520 mètres de dénivelé en prime) dans quelques mois.

« Je profite du trail pour voir des destinations qui ne me tentaient pas de base. Les Canaries, je pensais "très peu pour moi". Trop touristiques, trop bondées, trop fausses… Et finalement, c’est l’endroit parfait pour s’entraîner en hiver », pointe-t-il avant de reprendre son easy run. Avec le succès de la discipline, « n’importe quelle zone avec du dénivelé peut devenir un incontournable touristique », confirme Armelle Solelhac. La France comptait ainsi 4.268 trails organisés en 2023, plus que de « course sur route », seulement 3.932.

La quête de sens et la tentative de mue

Comme toute flambée de passion, le trail n’évite cependant pas la rançon du succès. Le mouvement est traversé par une crise de sens, où des acteurs majeurs s’interrogent face à cette industrialisation massive d’une pratique encore bien anonyme il y a deux décennies. Même le Greatest de la discipline, Kilian Jornet, a fait état de son interrogation après des courses en montagne à croiser plus de caméras que de vaches.

Des mesures ont déjà été prises. Le nombre de participant est limité, quitte à passer par des tirages au sort pour gérer le nombre de prétendants, et des lieux commencent à être évités entre les éditions pour les « préserver ». Après la crise de croissance, le trail tente sa mue. « Il est probable que la discipline se tourne vers un accueil toujours meilleur, mais plus restreint en nombre, de ses participants et vers des courses toujours plus locales », espère Olivier Bessy.

Le touriste traileur, un salut ou un fardeau ?

Il n’empêche, 40 % des participants de la Transgrancanaria n’étaient pas espagnols. Une opportunité économique pour l’île certes, mais une question écologique en suspens, sans compter les affres du surtourisme, dans un pays déjà au bord déjà au bord l’asphyxie de visiteurs. Certains Espagnols veulent pourtant voir le touriste traileur comme un salut. « Il est riche, donc il en faut moins pour remplir les caisses, plutôt respectueux de l’environnement, et passe plus de temps dans la nature que dans les villages touristiques », s’enthousiasme Rafaël, à Las Canteras, d’où s’élance la course Classic - 160 kilomètres pour aller d’un bout à l’autre de l’île.

Avis contraire chez Marta, qui ne rêvait que d’un verre paisible en terrasse avec les copains. « L’Espagne a assez de visiteurs sans subir la nouvelle passion du moment. » Et elle l’assure, entre un Allemand venu étaler de la crème solaire sur SES plages ou un Français parti à minuit courir sur SES montagnes, elle ne voit pas de grande différence.

A une heure du coup de pistolet, le gérant de la pizzeria face à la ligne de départ tranche le débat national. Pour lui, le trail, c’est un immense oui. « Des gens qui à 22h30 viennent vous commander deux pizzas par personne pour se remplir le ventre avant une course, je n’en croise pas beaucoup. C’est mon miracle une fois dans l’année. » Un « miracle » amené à grossir encore au fur et à mesure du succès du trail. Mais comme pour les Allemands sur la plage toute la journée, attention au coup de chaud.