« La peur sert à changer le monde ! » Pablo Servigne et Nathan Obadia nous enseignent le « Pouvoir du suricate »
phobophobie•Le collapsologue Pablo Servigne s’associe à un expert en arts martiaux pour nous enseigner à ne plus avoir peur… d’avoir peurLaurent Bainier
L'essentiel
- «Le Pouvoir du suricate » est un livre de développement personnel et collectif qui s’interroge sur les mécanismes psychologiques liés à la peur.
- Il postule que face à des menaces trop grandes, nous nous retrouvons parfois figés, dépassés par l’émotion et incapables d’agir.
- Aujourd’hui, explique l’un des auteurs, « on a à la fois trop peur, avec beaucoup de pathologies liées à l’angoisse ou à l’éco-anxiété et en même temps (…) pas assez peur » face aux vraies menaces.
On ne l’avait pas noté jusque-là, car son nom a fini par éclipser celui de ses coauteurs, mais Pablo Servigne n’écrit jamais seul. Avec Raphaël Stevens, il a publié Comment tout peut s’effondrer et Une autre fin du monde est possible. Deux ouvrages qui, au mitan de la décennie passée, ont fait de l’ingénieur agronome le chef de file de la collapsologie, l’étude de l’effondrement de nos civilisations.
On le retrouve quelques années plus tard entouré de Nathan Obadia, expert en arts martiaux et en communication non violente, pour un livre de « développement collectif » inattendu, Le Pouvoir du suricate (Editions du Seuil). Plus explicite, le sous-titre nous enjoint à « apprivoiser nos peurs pour traverser ce siècle ».
Et de fait l’ouvrage entend, en près de trois cents pages, nous apprendre à dialoguer avec nos inquiétudes pour « ne plus avoir peur d’avoir peur » et ne pas rester figer face aux grandes menaces qui pèsent sur nous. Une invitation à l’action apaisée qui méritait quelques approfondissements…
Il vient d’où, ce suricate qui sert de fil rouge à votre livre ?
Nathan Obadia : Il est arrivé il y a quelques années dans un stage que j’animais. C’est comme si nous avions tous en nous une petite sentinelle du désert à l’affût du moindre danger. Je découvrais à ce moment-là la théorie polyvagale, une approche développée par le neuroscientifique Stephen Porges. Il explique que la peur, du point de vue du système nerveux, peut aussi bien mener à l’action qu’à l’immobilisation, comme le suricate devant un danger.
Ça offre des clés aux thérapeutes et aux patients qui ont été traumatisés pour comprendre les choses en eux complètement verrouillées. Parce que, lorsqu’il est submergé par une trop grande menace, notre suricate se fige et dit “non, il ne faut surtout pas bouger”. Comme une souris dans la gueule d’un chat, ou comme un lapin pris dans les phares d’une voiture.
Pablo Servigne : Parler de théorie, de système nerveux vagal ventral ou dorsal, ça rebute un peu les gens. Alors que si on explique qu’on a un suricate en nous, tout de suite, on a envie d’en prendre soin, de l’apprivoiser, plutôt que de le combattre ou de le fuir. C’est une métaphore puissante.
Et une fois qu’on a compris qu’on a ce mécanisme d’alerte en nous, on en fait quoi ?
Pablo Servigne : Le suricate, c’est juste la sentinelle. Il sera toujours là. Et il vaut mieux en faire un allié, parce que dans notre corps, ce détecteur de menace aura toujours la priorité sur le cerveau cognitif, sur la raison. Même s’il a tort, même s’il est déréglé par des traumas, il est toujours celui qui décide de nos réactions.
Le suricate, dans l’imagerie populaire, c’est ce rongeur dressé et inquiet. C’est le symbole d’une société hypervigilante, non ?
Pablo Servigne : Mais c’est OK qu’il soit vigilant. Dès qu’il y a un danger, il aboie et prévient tout le monde. En fait, il sauve des vies. Ce qui est pathologique, ce n’est pas d’être hyper vigilant, ni d’avoir peur, mais de craindre la peur et de la bloquer. La peur est une énergie de vie, qui sert à bouger et à changer le monde ! Le côté pathologique apparaît quand le suricate est déréglé ou traumatisé, c’est-à-dire lorsqu’il a trop peur ou pas assez peur.
Et effectivement il y a un paradoxe avec les peurs dans notre société… On a à la fois trop peur, avec beaucoup de pathologies liées à l’angoisse, au stress ou à l’éco-anxiété et en même temps c’est comme si notre société n’avait pas assez peur. Parce qu’il y a d’énormes menaces et on ne se bouge pas. Les amis, il va falloir bosser nos peurs, sinon on ne va jamais pouvoir traverser ce siècle. C’est ça, l’intention de ce livre !
C’est aussi un livre de développement personnel, pour faire face à des peurs plus individuelles que l’effondrement…
Nathan Obadia : Exactement, on n’échappera pas à un travail sur soi. Apprendre à accueillir les peurs, pour éviter d’accumuler le stress, l’anxiété, la frustration ou la colère liés à tous les petits tracas du quotidien… Réussir à mieux les traverser parce qu’on ne pourra jamais contrôler tout à 100 %. Dans les arts martiaux, il existe un état de vigilance apaisée où l’on peut agir avec le juste effort. La sagesse est là : ne pas être dans la réaction tout le temps.
Quand une peur émerge, j’observe qu’elle est là, je la laisse me traverser, je remercie mon suricate, je comprends son message, puis je me mets en lien et je remets du sens. Et si suffisamment de gens font ça, on peut avancer ensemble avec une approche plus sociétale et politique.
Pablo Servigne : En fait, l’un ne peut pas se passer de l’autre. Le développement personnel est nécessaire mais pas suffisant. Le risque, c’est d’être nombriliste. On va faire notre cours de yoga, notre respiration du soir et tout va bien. Sauf que les problèmes du monde sont systémiques, politiques. Il faut s’organiser. A l’inverse, quand on voit nos amis activistes, qui sont à fond dans la défense du climat mais qui s’oublient eux-mêmes et ne prennent pas soin d’eux, ils vont droit au burn-out. J’ai connu ça personnellement…
On ne vous attendait pas sur un livre de développement…
Pablo Servigne : J’ai fait beaucoup de travail sur moi ces dernières années, parce que je me suis rendu compte que j’ignorais mes émotions et mon corps. J’ai dû emmerder plein de monde sans le savoir… Et j’ai fait des épuisements. J’ai appris que j’étais dissocié, que j’étais traumatisé, alors je me réassocie, pour avoir une action plus juste. Quand j’avais 20 ans, je croyais que c’était un sprint. Je découvre, à 40 ans, que c’est un marathon. Il faut se calmer et s’organiser. Pour cela, la clé, ce sont des liens beaucoup plus sains avec les autres et avec le monde.
« Et je dis aux amis activistes qui critiquent le “dev perso” qu’on n’en fera pas l’économie. Désolé ! Sans cela, on va continuer à projeter nos peurs, nos colères et nos ombres sur les autres. Ce n’est pas comme ça qu’on fait des collectifs. »
On les fait comment ?
Pablo Servigne : Nos suricates s’apaisent lorsqu’ils sont en lien sécure avec les autres. Des liens authentiques. Lorsque nos émotions sont écoutées et qu’on les comprend, on prend les bonnes décisions. Un cerveau qui n’a pas accès aux émotions prend de mauvaises décisions. Je pense que les hommes politiques sont tous dissociés, c’est normal à ce niveau de compétition et de violence, et ils continuent à prendre des décisions absurdes et dangereuses. Aujourd’hui pour arriver aux responsabilités politiques, il faut être complètement dissocié, ne rien ressentir. Notre société est malheureusement faite comme ça, et ça risque de mal finir…
Nathan Obadia : Le suricate, moins il se sent entendu, et plus il hurle. Dans un état de dissociation, le risque est de se réfugier dans le monde des pensées, déconnecté des émotions et des sensations physiques. C’est ça qui peut mener au danger de l’idéologie. Se réassocier, c’est écouter le suricate, accueillir nos peurs, comprendre ce qu’elles ont à nous dire. Le collectif commence par ça, et ça fait du bien au suricate. Le collectif est un antidote aux peurs
A l’échelle de la société, le lanceur d’alerte est un peu un suricate. Le message caché du livre, c’est “prenez soin de vos lanceurs d’alerte” ?
Pablo Servigne : Oui, c’est ça : “apprenez à nous écouter !” (rires) Si la société fait confiance à certains suricates lanceurs d’alertes, il faut que ces personnes soient ancrées et alignées. C’est plutôt bon signe d’avoir des lanceurs d’alerte, d’ailleurs la société passe des lois pour les protéger.
« Mais paradoxalement, je suis devenu un lanceur de super alerte parce que j’étais dissocié, parce que je n’ai pas ressenti les effets que ces chiffres catastrophiques produisaient sur mon corps. J’ai donné ça à la société mais je me suis un peu bousillé pendant des années. »
Maintenant que j’ai bossé sur moi, j’ai vraiment du mal à me remettre à la collapsologie. Par exemple, la nouvelle de Poutine qui lance aujourd’hui des manœuvres nucléaires, ça me glace plus que ça ne l’aurait fait avant… Pour continuer à rester présent à ces mauvaises nouvelles, je dois continuer à accepter l’intensité de la peur, de la tristesse et de la colère. Pas facile ! Mais c’est mieux qu’être dissocié et ne rien ressentir. Notre boulot est là, sortir des traumas et apprendre à ressentir.
Nathan Obadia : Le pari du bouquin, c’est de démontrer que pour être capable d’accueillir sans se dissocier toutes ces mauvaises nouvelles et les émotions qui vont avec, nous n’avons d’autre choix que d’apprivoiser nos suricates intérieurs, à la fois individuellement et collectivement. C’est la seule manière de renforcer les luttes contre les autoritarismes et la destruction du vivant, et de bâtir des alternatives crédibles et puissantes…


















