« Le monde de demain sera très proche de celui d’aujourd’hui, en pire », regrette l’artiste Alexandra Daisy Ginsberg

INTERVIEW FUTUR L’artiste britannique Alexandra Daisy Ginsberg crée une œuvre permanente à l'Eden Project pour les insectes pollinisateurs et tente ainsi de se libérer du biais humain

Laure Beaudonnet

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« Nos futurs »: Alexandra Daisy Ginsberg et l'impact de l'art sur le futur — 20 Minutes
  • Une fois par mois, dans son Interview Futur, 20 Minutes interroge des artistes, chercheurs, explorateurs pour recueillir leurs visions de l’avenir.
  • Cette année, l’artiste britannique Alexandra Daisy Ginsberg exposera à l’Eden Project (Cornouailles) une œuvre d’art florale dynamique créée à l’aide des technologies émergentes. L’œuvre jettera un regard sur le monde du point de vue des insectes pollinisateurs et des plantes.
  • L’art doit aider à construire le futur et, espère-t-elle, des futurs meilleurs.

Comment l’art peut-il avoir un impact sur le futur ? Alexandra Daisy Ginsberg propose une réflexion sur le monde et nos façons de voir la nature à travers son œuvre d’art permanente pour l’Eden Project, un complexe environnemental qui recrée des climats, situé à Cornouailles (Grande-Bretagne). Même lorsque cette artiste britannique travaille sur la nature, les nouvelles technologies ne sont jamais loin. Elle a imaginé une œuvre florale dynamique conçue à l’aide d’un algorithme pour un tout nouveau public : les insectes pollinisateurs. Elle ne s’adresse pas à l’humain, mais aux butineurs, dont la population ne cesse de décroître.

Comment se libérer du biais humain et envisager un monde futur pour l’ensemble des êtres vivants ? Alexandra Daisy Ginsberg répond à toutes ces questions et bien plus encore.

Pouvez-vous en dire plus sur votre œuvre prévue pour l’Eden Project ?

À l’origine, on m’a commandé une sculpture. À la place, j’ai proposé une œuvre qui emporterait le projet au-delà des limites d’Eden Project. J’ai voulu créer une œuvre, non pas au sujet des insectes pollinisateurs, mais pour les pollinisateurs. Ces dernières années, j’ai beaucoup travaillé sur des œuvres d’art numériques, diffusées sur écrans, et j’étais curieuse de voir s’il était possible d’imaginer une œuvre digitale mais essentiellement florale. L’idée est de créer un algorithme qui conçoit des jardins optimisés pour les insectes pollinisateurs. Et cela pose la question : peut-on se libérer du biais humain ? Nous aimons que les jardins aient une esthétique ou des senteurs particulières au lieu d’élaborer des jardins pour leurs consommateurs, à savoir les butineurs. Et bien sûr, les insectes sont en déclin. La population globale a diminué de 25 % depuis 1990.

Comment crée-t-on une œuvre d’art du point de vue d’un insecte et comment voient-ils le monde ?

C’était le point de départ : que verront les pollinisateurs ? Ils voient le monde différemment des humains. Les abeilles voient une autre gamme de couleurs, elles voient les ultraviolets, comme les papillons. Les pollinisateurs sont attirés par certaines fleurs, certaines couleurs et certaines formes. Les fleurs tubulaires comme les digitales conviennent aux abeilles à langue longue, mais pas à d’autres insectes qui ne peuvent pas atteindre le pollen. D’autres différences sont très intéressantes. L’humain peut voir un champ de fleurs alors qu’une abeille, située à plus de 14 centimètres, ne voit qu’une tache floue. Elle ne distingue pas les fleurs comme nous en serions capables. Mais lorsqu’elle vole, même rapidement, elle peut voir les fleurs très distinctement alors qu’à nos yeux, ce serait flou. Ce sont des façons complètement différentes de percevoir à distance. Vous pouvez voir un jardin d’une façon complètement différente, en se libérant du prisme humain.

« Pour moi, il était important de comprendre comment adresser l’œuvre d’art à un public qui n’est pas humain. Ou plus qu’humain »

Comment fonctionne l’algorithme précisément ?

L’algorithme génère un schéma de plantation à partir d’une base de données de plantes. Nous trions les plantes qui conviennent à certains jardins, certains types de sol ou d’exposition à la lumière. Et à partir de ces éléments, l’algorithme organise et optimise en fonction de la floraison. Il choisit la bonne fleur pour tel ou tel pollinisateur. Par exemple, les abeilles mémorisent l’emplacement des fleurs. Elles peuvent visiter 10 000 fleurs dans la journée, jusqu’à trouver le chemin le plus court entre ces fleurs, et revenir le lendemain. Pour elle, il est important d’économiser le plus de secondes possible. L’algorithme maximise l’empathie, de façon à encourager la diversité des insectes. Nous visons 12 différents groupes et espèces. Certains d’entre eux sont très spécifiques comme les abeilles mellifères, les abeilles à langue longue, les abeilles solitaires… Nous mettrons ensuite l’algorithme en ligne pour permettre aux utilisateurs de choisir leur jardin et de générer leur schéma. L’idée est de créer des œuvres artistiques pour les pollinisateurs partout dans le monde.

L’idée derrière est-elle d’empêcher leur déclin ?

Nous ne cherchons pas à résoudre la crise des pollinisateurs. L’idée est d’utiliser l’œuvre d’art comme un levier pour créer plus d’espaces pour les pollinisateurs, mais aussi pour parler de l’urgence. Et pour moi, il était important de comprendre comment adresser l’œuvre d’art à un public qui n’est pas humain. Ou plus qu’humain. Qu’est-ce que ça veut dire de créer une œuvre d’art pour d’autres espèces ? Nous réfléchissons beaucoup à la durabilité, mais est-il possible de créer pour d’autres espèces et pas seulement du point de vue de ce que cela va nous apporter ? Est-il possible de réfléchir en dehors de l’intérêt humain ?

« L’idée de répliquer le colonialisme sur une autre planète est une épouvantable idée »

Pensez-vous que l’art peut aider à façonner un futur meilleur ?

Je pense qu’on peut se poser beaucoup de questions sur ce qu’est un futur meilleur. C’est un levier comme d’autres pour défier les politiques qui nous gouvernent, les normes sociales. Ce qui est exceptionnel dans la pratique de l’art est d’être capable de poser des questions et de trouver des moyens de défier le statu quo. Plutôt que se demander si ça permet un futur meilleur, pour moi, la question est : qu’est-ce qu’un futur meilleur et pour qui est-il ? Mon idée d’un avenir meilleur est très enracinée dans la création d’un environnement accueillant pour les humains et les autres espèces vivantes que nous avons tendance à dominer, exterminer et exploiter.

Vous avez travaillé sur le thème de Mars, un thème qui semble être pour vous l’occasion de porter un regard critique sur l’humanité. Qu’avez-vous pensé de Perseverance ?

L’exploration de Mars est extraordinaire. Le fait de pouvoir voir les paysages des autres planètes et comprendre un autre monde est absolument incroyable. Mais cela ne veut pas dire que c’est une étape à la colonisation d’une autre planète. L’histoire qui est vendue par certains, comme Elon Musk, selon laquelle nous devrions et nous aimerions coloniser Mars est trompeuse. C’est un endroit terrible pour le corps humain et pour les autres formes de vie. L’idée de répliquer le colonialisme sur une autre planète est aussi une épouvantable idée. Je trouve étonnant d’utiliser le mot de colonialisme alors que ce mot est, à juste titre, de plus en plus contesté. L’idée que tout à coup il n’y a pas de souci d’aller coloniser un endroit, sans se demander s’il y a une vie indigène sur Mars est profondément problématique. Mon travail, Wilding of Mars [Vie sauvage de Mars], faisait partie de l’exposition Moving on Mars [Déménager sur Mars] au Design Museum à Londres. J’ai dit que je ne voulais pas créer une œuvre autour d’un déménagement sur Mars et le commissaire de l’exposition m’a autorisée à proposer quelque chose de critique mais d’optimiste. J’ai proposé cette œuvre qui envisage la colonisation -toujours violente- par les plantes. Et les humains n’y vont jamais.

Quelle est votre idée du monde qui nous attend ?

Je pense qu’il sera très proche de celui d’aujourd’hui. Un monde où les gens et l’environnement sont exploités. Vis-à-vis de la planète, les sociétés occidentales ont prouvé jusqu’ici qu’elles étaient des très mauvais élèves. Elles exploitent les autres espèces et civilisations. D’autres groupes de gens dans le monde ont vécu et vivent en harmonie avec la nature donc nous pouvons peut-être être optimistes. Mais personnellement, j’imagine que le monde de demain sera très proche de celui d’aujourd’hui, en pire.

Pour vous, le futur sera ambiance collapsologie ou ambiance transhumaniste ?

Ce sera probablement un mélange des deux. Cela dépend comment vous définissez le transhumanisme. Est-ce l’accroissement de la surveillance, de la relation entre notre corps et a vie digitale, ou est-ce plutôt l’extrême version qui suppose le téléchargement de nos cerveaux sur des serveurs ? Ce serait une très bonne façon de réduire la population humaine si vous y pensez. Je pense qu’il y aura une augmentation des technologies mais, encore une fois, elles seront utilisées pour exploiter et pas de façon à nous être profitables. Et la tendance vers l’effondrement pourrait augmenter aussi, mais pas nécessairement l’effondrement en tant que tel. La pression sur les populations va augmenter en raison des migrations, dues au changement climatique ou aux totalitarismes. Les contraintes sur l’environnement vont également augmenter. Nous sommes dans un moment de l’histoire compliqué et je ne suis pas sûre que nous fassions les bons choix. Réjouissant ! Avec un peu de chance, une œuvre sur les pollinisateurs va aider à changer les choses (rires).

« Beaucoup de mon travail repose sur l’imagination de futurs meilleurs et comment nous pouvons tendre vers cet imaginaire »

Pouvez-vous réagir à cette citation de Picasso : « Il n’y a, en art, ni passé, ni futur. L’art qui n’est pas dans le présent ne sera jamais. »

Pour moi, un bon art, celui qui me stimule, c’est celui qui change ma façon de voir le monde. Il a une action sur le présent que ce soit une réponse esthétique, des émotions changées de façon surprenante, ou quelque chose de plus cérébral. L’intention est de créer une œuvre qui change le cours du présent. Beaucoup de mes œuvres se placent dans le futur ou dans un monde parallèle qui n’a pas forcément de temporalité. L’idée c’est d’avoir un effet sur ce qu’on fait aujourd’hui. Avec un peu de chance, un bon art vit au présent. Je ne dis pas que je suis Picasso pour autant !

Margaret Atwood a dit : « À partir du moment où une langue se conjugue au passé et au futur, vous allez dire : D’où venons-nous et que se passe-t-il ensuite ? La faculté de se souvenir du passé nous aide à élaborer le futur » (traduction d’une citation en anglais).

L’humain est probablement la seule créature qui peut imaginer le futur. Nous ne pouvons pas le prouver. Il y a quelque chose de très puissant avec l’existence du futur et du passé, c’est aussi une façon occidentale d’envisager le temps. Qu’est-ce qui est derrière nous et qu’est-ce qui est devant nous ? Je suis particulièrement intéressée par la façon dont le passé contrôle le futur. Beaucoup de mon travail repose sur l’imagination de futurs meilleurs et comment nous pouvons tendre vers cet imaginaire. Il existe aussi des âges d’or très puissants. Imaginez des passés qui ont un effet sur la façon dont nous nous comportons. « Make america great again » est un bon exemple. Ce passé fictif anime le présent et le futur. Ce que dit Margaret Atwood est une belle façon d’expliquer que nous ne vivons jamais dans le présent.

Que vous évoque cette image de Mars.

Issue de l'oeuvre Wilding of Mars de Alexandra Daisy Ginsberg
Issue de l'oeuvre Wilding of Mars de Alexandra Daisy Ginsberg - Alexandra Daisy Ginsberg

Elle est issue de Wilding of Mars. Sur cette image, il y a quelques-unes des formes pionnières de vie que nous avons sélectionnées pour créer une simulation écologique. Chacune est une représentation d’espèces vivantes sur Terre. Ces plantes ont poussé dans l’ordinateur, chacune pousse lentement, nous la voyons pousser rapidement parce que nous montrons un million d’années s’écouler en l’espace d’une heure. L’un des défis est comment créer ce sentiment humain d’exploration de ce monde qui ne nous appartient pas. Les angles de la caméra sont choisis de façon à créer un inconfort ou une difficulté à appréhender cet espace. C’est un test pour créer une expérience immersive de la nature. C’est une carte postale de Mars, en gros !