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Jasmine Paolini, la pile électrique qui a pris tout son temps pour s’allumer

Finale Roland-Garros 2024 : Jasmine Paolini, la petite pile électrique qui a pris tout son temps pour s’allumer

tennisL’Italienne, qui affronte Iga Swiatek en finale de Roland ce samedi, se révèle enfin au grand public à 28 ans, avec son jeu tout en punch du haut de son 1,63m
Nicolas Camus

Nicolas Camus

L'essentiel

  • La finale dames de ce Roland-Garros 2024 se dispute ce samedi entre la numéro 1 mondiale Iga Swiatek et l’étonnante Jasmine Paolini, petite pile électrique d’1,63m.
  • A 28 ans, la joueuse italienne n’avait jamais passé un 2e tour à Paris, ni fait mieux en Grand Chelem qu’un 8e de finale, lors de l’Open d’Australie en début d’année.
  • Sa présence surprenante dans cette finale, sur le tard, est le résultat d’une maturation lente, marquée par une prise de conscience progressive de ses possibilités et de ses ambitions.

De notre envoyé spécial,

Le tableau féminin de Roland-Garros, ou l’art de faire sortir de terre des têtes qu’on n’imaginait pas retrouver un jour en finale d’un Grand Chelem. Après Muchova, Pavlyuchenkova, Krejcikova ou Ostapenko ces dernières années, l’heureuse élue de cette édition 2024 se nomme donc Jasmine Paolini.

Ambition tardive

Le CV de l’Italienne, opposée à la papesse de la Porte d’Auteuil Iga Swiatek en finale ce samedi, est du genre bien maigre. A 28 ans, elle n’avait eu jusqu’ici que des résultats insignifiants en tournois majeurs, ne dépassant jamais le deuxième tour. Enfin, ça c’était avant l’Open d’Australie en janvier dernier, où elle a connu pour la première fois l’ivresse d’une qualification en deuxième semaine (défaite en 8e de finale).

On peut y voir, si on a envie, les prémices d’une quinzaine parisienne dont elle-même n’avait jamais vraiment osé rêver. Jasmine Paolini l’avouait avec une honnêteté désarmante jeudi, après sa victoire bluffante de maîtrise face à Mirra Andreeva en demi-finale : « Je regardais les autres Italiennes, et les joueuses qui gagnaient des Grands Chelems, mais me mettre à leur place, non, c’était difficile pour moi. C’est quelque chose de totalement fou ! Je suis heureuse et surprise en temps, c’est ça que je ressens actuellement. »

L’itinéraire de Jasmine Paolini est peu commun. Il n’a rien à voir avec celui des petites surdouées éclore à la sortie de l’adolescence. Elle a, jusqu’à cette année, passé sa carrière noyée dans la masse, avec une ligne de progression qui tenait plus de l’étape de plaine que de l’ascension du Tourmalet. L’Italienne a ainsi intégré le top 100 relativement tard, à 24 ans, puis le top 50 à 26, davantage guidée par le plaisir que l’ambition.

« Quand j’ai commencé à jouer, je ne rêvais pas trop, raconte-t-elle. J’aimais juste jouer. Ensuite, j’ai commencé à m’entraîner comme une joueuse professionnelle. Je rêvais de devenir pro, mais pas d’être numéro 1 ou gagnante d’un tournoi du Grand Chelem. Jamais. » Jasmine Paolini regarde un peu avec de grands yeux ceux qui annoncent viser les plus hauts sommets alors qu’ils ont à peine l’âge de construire une phrase correctement :

« « J’ai entendu Nole (Djokovic) une fois, il était enfant et disait vouloir être numéro 1 mondial et gagner Wimbledon. Je trouvais incroyable qu’on puisse rêver de ça en étant gamin. Je suis une personne différente, je pense. Pour moi, le processus a été très long, étape par étape. J’aurais peut-être pu atteindre certains objectifs avant, mais je pense que je n’étais pas prête. » »

Il lui a sûrement fallu du temps, aussi, pour comprendre comment manœuvrer des adversaires largement plus grandes et plus puissantes qu’elles. Car l’une des particularités de Jasmine Paolini, outre son sourire toujours accroché en bandoulière, tient à sa taille : avec son 1,63m, elle est loin des standards apparemment indispensables aujourd’hui pour accéder au plus haut niveau. On a vérifié, sur les 10 dernières années, seules deux joueuses de moins d’1,70m ont remporté un Grand Chelem : Ashleigh Barty (1,66m) et Simona Halep (1,68m). Quant au Big 4 actuel, ça vole bien plus haut, de 1,75m (Swiatek et Gauff) à 1,84m (Rybakina).

A son rythme

« J’aurais aimé être plus grande, ça aurait plus simple au service, concède l’intéressée. Mais je suis petite, oui, et j’accepte. On essaie de faire en sorte que ça ne soit pas un problème, de faire les choses différemment, d’améliorer d’autres secteurs. C’est pas grave ! » Non, et puis comme elle le dit si bien, ce n’est pas comme si elle pouvait faire autrement. Alors avec son entraîneur Renzo Furlan, elle a bossé, et avancé. A son rythme.

« Je savais que Jasmine avait un grand potentiel, techniquement, tactiquement et physiquement, et surtout elle était très motivée et très ouverte à l’amélioration, expose son coach, alpagué dans la zone mixte du Central vendredi. Il y avait beaucoup de bons ingrédients, j’ai essayé de bien la guider, mais ensuite ça dépend toujours de l’athlète. C’est elle qui fait le dernier pas, le plus important, quand elle est prête. »

Approche de « guerrière »

Pour Jasmine Paolini, on dirait bien que toutes les pièces du puzzle se sont mises à s’assembler comme il faut cette année. Elle manque certes un peu de puissance – sa moyenne au service, par exemple, est de 153 km/h pour les premières balles et de 123 pour les secondes (178 et 137 pour Swiatek) – mais sa couverture du terrain et sa volonté de dicter l’échange font des merveilles. Et puis dans le jeu, elle balance tout de même de sacrées praloches. « Elle allait tellement vite, soufflait jeudi Elena Rybakina, numéro 4 mondiale prise dans la bourrasque en quarts. Elle a vraiment été agressive dès le premier point. » C’est vrai que depuis la tribune, on a été épatés nous aussi par la performance de cette boule d’énergie que rien ne semble devoir arrêter.

« J’ai beaucoup travaillé sur ma confiance en moi ces derniers temps, explique l’Italienne. Avant, quand je jouais contre de grandes joueuses, je me disais qu’il faudrait un miracle pour gagner. Maintenant, j’entre sur le court en étant persuadé que c’est possible, contre n’importe qui. » Une approche de « guerrière », comme dit son entraîneur, qui porte ses fruits. Elle s’est adjugée en février un inattendu succès sur le WTA 1000 de Dubaï (la catégorie juste en dessous des Grands Chelems), son deuxième titre en carrière seulement, après le tournoi de Portoroz (250) en 2021.

Jasmine Paolini en double avec sa compatriote Sara Errani lors du tournoi de Rome.
Jasmine Paolini en double avec sa compatriote Sara Errani lors du tournoi de Rome.  - Massimo Insabato/Mondadori Portfolio

Dans ce Roland, l’Italienne peut aussi compter sur un soutien de poids en la personne de Sara Errani. Sa compatriote, 37 ans, est aussi sa partenaire de double. Ensemble, elles se sont qualifiées vendredi pour la finale. Et depuis le début de la quinzaine, l’aînée abreuve la cadette de sa riche expérience, héritée d’une carrière dont le point d’orgue aura été une finale Porte d’Auteuil, en 2012. « On est de bonnes amies, c’est fabuleux de la voir à ce niveau et je suis contente si je peux l’aider, savoure Sara Errani. Ça va être un moment très spécial, j’espère qu’elle en profitera à fond. En tout cas elle y croit, et moi je crois en elle. »

Une autre ancienne gloire du tennis transalpin la suit, par personne interposée. Car Renzo Furlan, avant de s’occuper de Jasmine Paolini, était le coach de Francesca Schiavone, la première Italienne de l’histoire à avoir remporté un Majeur, ici même à Roland (2010). La 15e mondiale, qui sera au moins 7e en début de semaine prochaine, est décidément bien entourée.

NOTRE DOSSIER ROLAND-GARROS

« Francesca avait fait quelque chose d’incroyable. Mais Jasmine a sa propre histoire, et nous sommes concentrés sur le présent, observe l’entraîneur, lui-même ancien 19e joueur mondial. Demain (samedi), je lui demanderai de se donner à 100 % et d’honorer cette affiche contre une très grande joueuse. » A qui sa protégée pourra toujours essayer de parler en polonais pour l’embrouiller si jamais ça se passe moyen sur le court. Car oui, l’Italienne a cette autre particularité de maîtriser la langue d’Iga Swiatek, héritée de ses racines multiples, entre un père italien et une mère polonaise elle-même d’origine ghanéenne. Atypique, on vous a dit.