Roland-Garros : Un tournoi à deux vitesses entre ceux qui ont un toit et ceux qui jouent dehors à cause de la pluie ?
fracture sociale•Fortunes diverses à Roland-Garros pour les joueurs qui subissent la pluie et les cadors du circuit bien à l’abri des reports et reprogrammations sous le toit du Chatrier et du LenglenWilliam Pereira
L'essentiel
- Le tournoi de Roland-Garros souffre de pluies intenses depuis deux jours, obligeant le report ou l’interruption de nombreux matchs sur les courts extérieurs, tandis que les grands joueurs continuent à jouer sur les courts couverts Philippe Chatrier et Suzanne Lenglen.
- Les interruptions à répétition sont particulièrement difficiles à gérer pour les joueurs, selon Aryna Sabalenka : « On a l’impression de perdre son énergie pendant la journée, on est sur les courts, on est ailleurs, on revient, on repart. »
- Malgré ces difficultés, Amélie Mauresmo rappelle qu’avant la construction des toits et l’installation de lumières sur les courts, « les organisateurs s’en sortaient toujours ». Elle espère ainsi pouvoir rattraper le planning, même si l’équité sportive n’a pas pu être maintenue pour tous les joueurs.
De notre envoyé spécial,
A Roland-Garros, la lutte des classes porte un chapeau, ou plutôt un toit. Pendant que le grand capital – on parle ici de points ATP et WTA – traverse sa première semaine au chaud et au sec sur les courts Philippe Chatrier et Suzanne Lenglen, la masse maudit les cieux semeurs d’infortune sur les annexes. Voilà deux jours qu’il pleut quasiment sans interruption à Paris, que les petites mains bâchent et débâchent, que les supporteurs ouvrent et ferment les parapluies et que les joueurs se bouffent les ongles de crainte de ne pouvoir terminer leur match avant la fin de la journée.
« Depuis hier (mercredi), l’attente est très longue », nous confiait un proche d’un joueur Français. L’entraîneur d’Alexandre Müller, Xavier Pujo renchérit sur un « interminable, même ». Mercredi, la sentence est tombée à 17 heures : tous les matchs prévus en extérieur ont été reportés au lendemain. Une décision prise par la directrice du tournoi Amélie Mauresmo dans une volonté d’abréger les souffrances des joueurs.
« Niveau météo, on avait peu de chances d’avoir une vraie fenêtre de tir pour pouvoir remettre tout le monde sur le terrain. […] On avait annulé les deuxièmes rotations déjà avant, et les premières rotations à 17h en essayant de se dire que les joueurs et les joueuses avaient déjà attendu X heures et qu’il fallait qu’ils reviennent le lendemain. »
« L’impression de perdre toute son énergie pendant la journée »
Le tout dans la plus grande indifférence de ceux qui ont un toit sur la tête, exception faite pour Aryna Sabalenka, qui a eu une pensée pour tout ce beau monde en mémoire de l’époque lointaine où elle était de celles qui galéraient sous la flotte. « C’est difficile quand on est sur un court extérieur. On a l’impression de perdre son énergie pendant la journée, on est sur les courts, on est ailleurs, on revient, on repart. »
Müller et son bourreau, Matteo Arnaldi, approuvent le message de la Biélorusse. Fraîchement débarqués sur le court n°6 mercredi, ils n’ont pas pu aller plus loin que 5-4 dans le premier set avant le fameux report. « On a commencé hier et puis à cause de la pluie on a fini aujourd’hui à quasiment 14 heures, confiait l’Italien après sa victoire. C’est dur. C’est dur parce qu’il faut être présent à chaque instant. »
Ça l’est encore plus quand on souffre de la maladie de Crohn comme Alexandre Müller et que l’on se fait faucher en plein vol par une nouvelle interruption, jeudi matin, en fin de matinée. « Ce sont des choses difficiles à gérer avec mes problèmes de santé. Tu commences le match à 11 heures, tu as pris le petit dej' à 7 heures, on t’arrête 30 minutes et forcément tu ne peux pas manger. En plus si je mange un truc, je dégueule direct. J’arrive sur le court, je suis en hypoglycémie donc oui, je suis gavé. C’est comme ça. »
En tant que vainqueur, Arnaldi n’avait pas de quoi se plaindre, mais ne cache pas sa satisfaction d’avoir pu en terminer « avant un autre moment pluvieux ». Mieux on se débarrasse de l’angoisse de la programmation, mieux on se porte. « C’est l’avantage d’être programmé sur le Chatrier ou le Lenglen, nous expliquait Corentin Moutet avant le tournoi. Quand on est sur un de ces courts, on est sûr de jouer. En tant que joueur, c’est assez agréable. »
« Comment ils faisaient, avant ? »
Une journée à l’abri est une journée qui se passe sans imprévus. Le pire qui puisse arriver à Swiatek, Djokovic et Sinner ? Qu’un match de cinq heures programmé en amont décale un peu leur tour. Pour le reste, c’est la dolce vita. Un passage en salle de massage, une conférence de presse, un petit moment de détente au salon des joueurs avec ses proches et, si pas de night session programmée, un dodo avant minuit. Pour ceux qui traînent dehors, c’est mission rattrapage quand il pleut trop.
Jeudi soir, aux alentours de 22h, Corentin Moutet se pointe en salle de conférence de presse avec son sac. Il n’y a pas de temps à perdre après sa victoire contre Alexander Shevchenko. Dans 24h il remet le couvert sur le Simmone-Mathieu, cette fois face à l’Autrichien Ofner
« Le truc, c’est qu’on finit tard, et que j’ai encore plein de choses à faire pour la récupération, explique le Français. Il faut que j’essaie de faire tout vite pour ne pas me coucher trop tard. Le sommeil est la chose la plus importante dans la récupération. » »
Le casse-tête est total pour les joueurs et les organisateurs. « Je me demande comment ils faisaient avant, soupire Amélie Mauresmo. Il n’y avait pas les deux toits et il n’y avait pas de lumière. Mais ils s’en sortaient toujours. Avec la lumière, on devrait y arriver » L’éclairage permet en effet de terminer le jour J quand il ne pleut pas trop, mais à pas d’heure. Autre option, celle du match supplémentaire programmé sur le Chatrier ou le Lenglen pour sauver un ou deux naufragés des annexes. Ce fut le cas de Barrère et Bublik au premier tour. « On essaye de maintenir autant que possible un équilibre et une équité sportive. Malheureusement, on n’a pas pu le faire pour tout le monde. »
Le mieux placé pour résoudre le problème reste encore le ciel. Que ceux qui survivront jusque-là se rassurent : à partir de samedi, la pluie se fera discrète. D’ici là, heureusement que les toits existent, même s’ils ne font pas le bonheur de tous. Sans eux, ça serait pire.


















