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Dans les coulisses du tournoi inouï de Chwalinska depuis les qualifs

Roland-Garros : « Elle s’est mise à jouer comme elle n’avait jamais joué »… Dans les pas du tournoi inouï de Chwalinska

conte de féesLa 114e joueuse mondiale peut devenir la première joueuse à remporter Roland-Garros en sortant des qualifs. Voici le récit de ses trois semaines à Paris avec ses proches
Ils ont gagné Roland-Garros
Julien Laloye

Julien Laloye

De notre envoyé spécial à Roland-Garros,

A quoi tient le tennis, franchement ? Mercredi 20 mai, au milieu de la semaine de qualifications. Maja Chwalinska, la finaliste improbable de ce tournoi féminin, joue aux cartes avec son équipe, dans le hall de l’hôtel. Il y a là son entraîneur aux faux airs de John Hammond dans Jurassic Park, Jaroslav Machovsky, le docteur qui a sauvé son genou quelques années auparavant, Jan Paradowski, et le mentor qui la couve depuis ses 10 ans, Piotr Szczyoka. Tous les trois tirent un peu la tronche : Leur protégée doit affronter au dernier tour la Néerlandaise Suzan Lamens, une spécialiste des semaines au couteau : cinq qualifs successives pour le grand tableau en Grand Chelem, série en cours.

La Polonaise Maja Chwalinska célèbre sa victoire contre la Russe Diana Shnaider à l'issue de la demi-finale de Roland-Garros, le 4 juin 2026.
La Polonaise Maja Chwalinska célèbre sa victoire contre la Russe Diana Shnaider à l'issue de la demi-finale de Roland-Garros, le 4 juin 2026.  - Julien De Rosa/AFP

« J’avais prié pour qu’elle tombe sur une autre joueuse. Je me suis dit "pourquoi elle ?", c’est le tirage le plus dur qu’on pouvait avoir », se souvient Piotr auprès de 20 Minutes. « Maja aussi était super nerveuse, elle avait tellement envie de rentrer dans le grand tableau à Roland, sur sa meilleure surface. Et moi, je l’ai vue tant de fois se crisper lors des fins de matchs car elle avait peur. » Il y avait de quoi. Quinze jours après, Lemens est toujours l’adversaire qui lui a pris le plus de jeu, onze, comme la Grecque Maria Sakkari. Les autres n’ont toujours pas compris ce qui leur est arrivé. Une tornade qui balaye le terrain de gauche à droite et varie comme personne sur le circuit féminin.

« Elle joue mieux qu’elle n’a jamais joué, je ne sais pas ce qu’il se passe, peut-être que c’est juste qu’elle ne réfléchit pas, plaisante celui qui l’a découverte gamine dans le village de Miechow, pas loin de Cracovie. La pression du nombre de points, de l’argent qui rentre, elle continue de jouer de mieux en mieux comme si rien ne pouvait lui arriver. »

Quand est-ce que l’aventure a pris corps, dans l’intimité du clan ? Sans doute après ce premier tour expédié contre Zheng Qinwen, championne olympique ici même en 2024. Quatre jeux laissés en route, et l’impression qu’il se passe quelque chose. Il faut alors faire face aux contingences imprévues : la jeune femme de 24 ans n’a pas assez sur son compte pour prolonger le séjour de tout le monde à l’hôtel. Ses parents, un couple de la classe ouvrière, père électricien et mère secrétaire, ont pris des vacances exprès pour voir jouer leur petite fille en Grand Chelem pour la première fois.

Une petite annonce pour se loger en Australie

Rien d’inédit, hélas, pour Chwalinska et son staff. Un post Facebook de Piotr Szczyoka est remonté des entrailles d’Internet. Il y lance un appel désespéré pour loger sa joueuse avant l’Open d’Australie 2023 alors que les qualifications approchent et qu’il n’a pas réussi à trouver d’hôtels abordables. Avec sa joueuse, ils sont hébergés par « des gens très sympathiques, se rappelle-t-il. On y retourne chaque année depuis ». Puis, très ému auprès de nos confrères polonais : « J’ai frôlé la dépression nerveuse à cause de l’argent. Je voulais juste ne plus avoir à mendier des aides à droite et à gauche pour financer sa carrière. » Avec déjà 1,4 million d’euros de prize-money garanti, peut-être le double en cas de victoire dimanche, le problème est réglé. En attendant d’encaisser l’argent, c’est la grosse entreprise polonaise Oshee, également sponsor d’Iga Swiatek, qui s’occupe de la facture.

Après la démonstration sur le Chatrier face à Diane Parry en huitièmes, c’est le risque de melonite aiguë qu’il faut éviter à tout prix. La jeune fille coupe ses réseaux sociaux, et chacun s’applique à reconduire les mêmes routines pour ne surtout pas briser le charme. La même pizzeria tous les soirs pour le staff, et les thés à rallonge pour Maja, qui a même droit à une petite récompense : un chien en Lego après lequel Piotr a couru pendant des heures dans tout Paris. « Je lui avais promis que je lui en achetais un si elle passait le premier tour, là sa maman m’a dit qu’elle en méritait un plus gros, je vais peut-être y retourner pour la finale ! Maja est introvertie et le montage de Lego est un exercice qui lui permet de relâcher ses émotions de manière positive. »

Jeudi, avant l’échauffement de sa demi-finale, l’attente populaire lui explose à la figure. Elle voit surgir un peu surprise des dizaines (centaines ?) de supporteurs polonais en rouge et blanc partout dans un stade Philippe-Chatrier déjà conquis par la Polonaise. De nombreux compatriotes ont choisi d’acheter des places pour les demies et la finale, persuadés d’y voir Swiatek, quadruple lauréate à Roland. Ils n’ont pas perdu au change.

L’attente populaire de plus en plus forte

« Elle a un style unique, elle ne fait pas que frapper fort du fond mais elle réfléchit au meilleur coup pour embêter son adversaire, j’adore, s’enthousiasme Barbara, venue de Varsovie pour la demi-finale avec son marie Rafael. Tout le monde nous parle d’elle en Pologne, ils étaient tous jaloux qu’on soit là ! Malheureusement on devra regarder la finale à la télé. » David et Darius, eux, ont eu le nez creux : ils ont un billet pour samedi. « Quand on a vu Swiatek éliminée, on était super déçus, et finalement, on va être les témoins de l’histoire la plus dingue de l’histoire du tennis polonais. Elle a eu des problèmes de dépression plus jeune quand Iga a explosé alors qu’elles sont de la même génération et qu’elles ont grandi ensemble, on est trop contents pour elle ! »

Peut-elle prolonger le conte de Cendrillon jusqu’à samedi soir, alors que se pointe en finale Mirra Andreeva une joueuse programmée depuis le berceau pour être là ? Le corps commence à tirer, on l’a vu lors d’un entraînement très léger dans les allées de Roland vendredi après-midi, et Maja Chwalinska trimballe une grosse crève qui commençait sérieusement à se voir jeudi en conférence de presse.

Plongeon dans la Seine ou pas ?

Si elle parvient à imiter Emma Raducanu, seule joueuse sortie des qualifs à avoir claqué un Grand Chelem, en 2021 à l’US Open, il sera temps alors, de rebrancher le téléphone et de répondre aux sollicitations de sponsors qui affluent par dizaine, alors que la Polonaise a disputé son tournoi avec toutes les marques de fringue inimaginables sur le dos. « Son tennis est incroyable, les joueuses en face ne savent pas comment s’y prendre avec elle, Je prie pour que ça tienne encore un match. » Et tant pis si Piotr devra alors tenir cette promesse un peu cintrée : plonger en maillot dans la Seine. « Je l’ai dit, je le ferai, assure le gaillard. C’est juste dommage qu’il fasse moins chaud à Paris. » On sera là pour voir ça.