Novak Djokovic à l'Open d'Australie : Détention, tambouille politique et Spartacus... Djoko peut-il encore sauver son image ?

TENNIS La manière dont Novak Djokovic est traité par les autorités australiennes pourrait (peut-être) pousser ses détracteurs à mettre de l'eau dans leur vin à son sujet

Aymeric Le Gall
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Kirk Djokovic dans son meilleur rôle.
Kirk Djokovic dans son meilleur rôle. — RONALDGRANT/MARY EVANS/SIPA
  • Non vacciné contre le Covid-19, Djokovic avait reçu une dérogation médicale pour disputer l’Open d’Australie. Cette décision a provoqué un tollé sur l’île-continent.
  • Le numéro 1 mondial a finalement vu son visa annulé après un imbroglio ayant impliqué les plus hautes autorités australiennes.
  • Détenu par les autorités dans un hôtel réservé à l’accueil des demandeurs d’asile, le Serbe n’a pas été épargné depuis son arrivée en Australie.

La scène a quelque chose de lunaire. Jeudi, depuis le Park Hôtel de Melbourne, au 701 Swanson Street, où il est retenu depuis sa sortie de l’aéroport, Novak Djokovic est apparu à la fenêtre pour donner un premier signe de vie à ses fans serbes venus le soutenir. Les mains jointes en guise de prière, un cœur avec les doigts et des gros poutous envoyés à la foule, le numéro 1 mondial salue ses supporters, comme un prisonnier privé de parloir embrasserait sa femme, de loin, à travers les barreaux de sa cellule.

Cette image d’un Djoko enfermé dans un hôtel réservé à l’accueil des réfugiés et demandeurs d’asile – et aux pratiques culinaires qu’on dit plus proche de Fleury-Mérogis que du Georges V – aurait (presque) de quoi nous arracher une petite larmichette. Un comble pour celui qui, il y a 24 heures encore, était devenu l’ennemi public numéro 1 après son post Instagram annonçant, tout sourire, sa venue à l’Open d’Australie malgré sa non-vaccination contre le Covid-19, dans un pays qui se saigne depuis deux ans pour limiter la propagation du virus.



Mais ça, c’était avant. Avant qu’il ne se soit vu interdire l’accès au territoire australien par la police aux frontières, et ce malgré l’exemption médicale validée par l’Open d’Australie​ peu de temps avant. « Il a été retenu à l’aéroport durant toute une nuit, isolé dans une salle gardée par des policiers sans même le droit d’avoir son téléphone avec lui, c’est incroyable. Personne ne peut être traité de cette manière ! », s’insurge Saša Ozmo, journaliste pour le média serbe Sportklub. Alors, la manière peu amène dont Djoko est traité par les autorités australiennes pourrait-elle être de nature à atténuer les sentiments mitigés du grand public à son égard ? C’est le pari qu’à fait son père, Srdjan, qui a sauté sur l’occasion pour faire du fiston un martyr de la cause. Laquelle ? On ne saurait trop le dire, en revanche.

Spartacus, Jésus, j’en passe et des meilleurs

« Mon fils est en captivité ce soir en Australie mais il n’a jamais été aussi libre. Novak est devenu le symbole et le leader du monde libre, le monde des nations et des peuples pauvres et défavorisés, a-t-il déclaré au journal serbe Telegraf, mercredi soir, dans sa verve coutumière. On peut l’emprisonner ce soir, on peut l’enchaîner demain, mais la vérité est comme l’eau et elle trouve toujours son chemin. Novak est le Spartacus du nouveau monde qui ne tolère pas l’injustice, le colonialisme et l’hypocrisie, mais se bat pour l’égalité de tous les peuples de la planète, quelle que soit la couleur de leur peau, quel que soit le Dieu qu’ils prient et l’argent qu’ils possèdent ». Prends ça, Martin Luther King ! Depuis, le clan Djoko a décidé d’exploiter le filon jusqu’au bout, allant jusqu’à convoquer une conférence de presse, jeudi, lors de laquelle Djoko a cette fois-ci été comparé à Jésus himself.

Viktor Troïcki, tout comme le président de Serbie, Aleksandar Vucic, a depuis rejoint les rangs de la révolution, expliquant à nos confrères de L’Equipe que « jamais aucun athlète (…) n’a été traité de cette façon, torturé en quelque sorte ». Pour l’entraîneur de l’équipe serbe de Coupe Davis, cet « énorme scandale n’a rien à voir avec le tennis ou le sport, c’est juste politique. Le gouvernement fédéral australien a décidé de montrer son pouvoir et de faire un exemple. » Il faut admettre que cette affaire fleure bon la tambouille politique nationale, à quelques mois des élections fédérales, entre un gouvernement fédéral politiquement à droite et l’État du Victoria aux mains de la gauche.

En allant dans le sens de l’opinion publique australienne, outrée de voir un passe-droit accordé à un non vacciné quand celle-ci a dû subir de sévères restrictions sanitaires depuis le début de la pandémie (Melbourne, notamment, a vécu 6 confinements depuis le début de l’année 2020), le Premier ministre Scott Morrison est accusé par les pros-Novak de vouloir se payer à peu de frais la star à des fins électorales.

Une documentation ultra-light selon la presse australienne

La preuve ultime, selon Troïcki (et tout le clan Djokovic) ? Le fait que « trois [autres] joueurs ayant eu la même exemption que lui ont pu entrer dans le pays, ce qui lui a été interdit ». Le problème, à en croire The Age, le quotidien national le mieux informé sur le sujet, c’est que le Serbe aurait voyagé hyperléger d’un point de vue de la documentation censée justifier sa dérogation médicale. Celui-ci n’aurait en effet fourni qu’un maigre justificatif médical de son infection antérieure au Covid délivré par un seul médecin, quand les autres loustics finalement autorisés à pénétrer sur le sol australien avaient l’appui de plusieurs docteurs.

Or, selon le journaliste franco-australien Christophe Mallet, en poste à Melbourne depuis dix-huit ans, les autorités du pays ne badinent pas avec l’administration, encore moins en temps de pandémie. « Les dérogations pour entrer ou sortir du territoire sont hyper compliquées à obtenir, nous dit-il. Un très bon ami à moi en a demandé une pour se rendre au chevet de sa mère, en Suisse, qui venait de faire un AVC. Elle lui a été refusée, il a fait appel, à nouveau refusé. Voilà, ça montre bien la violence des restrictions qu’on a vécues ces deux dernières années. »

Un fan du Djoker était présent à l'aéroport de Melbourne pour soutenir son idole, bloquée par la police aux frontières pendant une nuit.
Un fan du Djoker était présent à l'aéroport de Melbourne pour soutenir son idole, bloquée par la police aux frontières pendant une nuit. - Hamish Blair/AP/SIPA

Prépa tronquée, accueil glacial, Djoko n’est (peut-être) pas au bout de ses peines

Pour l’heure, il est impossible de dire si le traitement infligé à l’homme aux vingt grands chelems lui permettra de sortir de ce feuilleton avec les fesses moins sales que prévu. Moqué pour sa réponse de Normand quand un journaliste l’a interrogé sur le sujet en conférence de presse, Daniil Medvedev est pourtant celui qui a le mieux résumé ce joyeux bordel : « Si son exemption était justifiée et en règle, alors il a le droit d’être là. Sinon, il n’a pas le droit ». En effet, tout va dépendre de la décision des juges d’octroyer ou non un visa au joueur. Ceux-ci rendront leur verdict lundi prochain, sur les coups de 10h. Si l’on apprend que Djoko avait scrupuleusement respecté le processus et fourni toute la documentation nécessaire, il sera alors temps de lui lâcher la couenne et de rejeter la faute sur l’amateurisme des autorités australiennes.

Ce dont on est sûr, si cela arrive, c’est que la préparation du joueur en subira les conséquences, lui qui brigue pourtant le record mondial du plus grand nombre de titres majeurs face à Nadal et Federer (20 chacun pour le moment). Une nuit dans un placard de l’aéroport, quatre nuits au Park Hôtel sans possibilité de s’entraîner, faut avouer qu’il y a mieux pour préparer un tel événement… Et qu’en sera-t-il de l’accueil que lui réservera le public australien, lui qui l’aurait volontiers réexpédié à Belgrade avec un coup de pompe dans le train ? « Il ne faut pas que ça tourne à un combat provax/antivax, Serbes vs Australiens, souffle Christophe Mallet. Ce qui est sûr, c’est qu’on risque d’assister à des scènes qu’on n’a pas envie de voir. En plus, le slogan du tournoi cette année c’était "United by play", uni par le jeu, pour le jeu, c’est tristement ironique… »

Du reste, que le Djoker se rassure, cet imbroglio politico-sportif aura peu de chances de se (re) produire à Roland-Garros. Selon Le Parisien, le gouvernement français aurait décidé de s’éviter une telle pagaille en autorisant les non-vaccinés à disputer certains grands événements comme la Ligue des champions ou le tournoi sur l’ocre parisien s’ils respectaient une bulle sanitaire stricte. Ce qui ne manquera pas non plus de faire hurler dans les chaumières françaises, mais ce n’est pas le débat du jour. Une polémique à la fois, s’il vous plaît.