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Avec Naomi Osaka, le circuit féminin tient (enfin) sa nouvelle patronne

Open d’Australie : Talent, fraîcheur et engagement… Naomi Osaka est la nouvelle patronne du circuit féminin

TENNISEngagée sur et en dehors des courts, Naomi Osaka est en passe de devenir la nouvelle icône d’un tennis féminin en manque de tête de gondole
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • Naomi Osaka a éliminé Serena Williams jeudi en demi-finale de l’Open d’Australie.
  • A 23 ans seulement, la jeune Japonaise vise là un quatrième titre en grand chelem.
  • En plus d’être une joueuse accomplie, celle-ci utilise aussi sa notoriété pour défendre des causes qui lui sont chères, faisant d’elle la nouvelle icône du circuit WTA.

En voyant Serena Williams quitter la salle de presse de la Rod Laver Arena de Melbourne en pleurs, jeudi, après avoir déjà pris le temps d’envoyer des cœurs gros comme ça au public australien au terme de sa défaite en demie contre Naomi Osaka, on a senti comme une sorte de passation de pouvoir entre les deux femmes. Comme si dans ses larmes de crocodiles coulaient à la fois l’émotion d’une carrière qu’elle sent arriver à son crépuscule et l’idée qu’il est temps de passer le flambeau. L’ancienne pro Camille Pin valide notre théorie : « C’est complètement ça. C’est presque comme si Serena avait attendu qu’Osaka soit arrivée à maturité pour y aller ! »

Car jeudi, dans la demi-finale entre l’idole sur le déclin et sa fan numéro 1 qui monte, il n’y a pas eu photo. « Autant Serena a marché sur Sabalenka et Halep aux tours précédents, autant contre Osaka elle n’a pas fait le poids », poursuit l’ancienne joueuse. A 23 ans, Osaka s’avance donc sereinement vers sa quatrième finale de grand chelem (elle a remporté ses trois précédentes) et avec elle, c’est le monde du tennis tout entier qui pressent qu’on tient là la nouvelle patronne du circuit.

Osaka arrive pour combler le vide

« J’ai commenté son match contre Caro Garcia et je me suis dit "ah ouais… ". Tu sens que c’est déjà une classe au-dessus, y’a pas photo, s’enthousiasme Sarah Pitkowski, consultante chez RMC. Elle frappe très fort, elle prend la balle tôt, elle se déplace bien, elle garde bien sa ligne et elle sert un peu comme Serena. Ça commence à faire beaucoup ! Il faut juste qu’elle progresse sur herbe et sur terre battue, mais ça va venir, je ne me fais aucun souci là-dessus. Je trouve qu’elle combine déjà tous les atouts qui font qu’une joueuse peut devenir une légende ou non. »

Et des légendes, c’est rien de dire que le tennis féminin en manque cruellement aujourd’hui. Un peu comme si après Serena Williams la WTA avait jeté le moule. « Je suis contente, presque émue de voir qu’on a enfin une star qui arrive pour prendre la relève, se réjouit Camille Pin. On n’y croyait presque plus, on se disait "mais c’est pas possible qu’il n’y en ait pas une qui sorte du lot" ».

Quand le glorieux passé passe le témoin au futur du tennis féminin.
Quand le glorieux passé passe le témoin au futur du tennis féminin.  - Sydney Low/Cal Sport Media/Sipa /SIPA

« C’est ce qui manquait au tennis féminin depuis bien trop longtemps, acquiesce Pitkowski. Jusqu’ici on voyait des gagnantes de grand chelem capables de se faire taper au premier tour d’un tournoi à 500.000 dollars juste derrière. Jusqu’ici tout le monde pouvait battre tout le monde alors qu’avec Osaka on sent que l’histoire prend une autre tournure. La génération Kerber, Halep, Pliskova, toutes ces filles-là, plus celles qui sont arrivées à gagner un grand chelem une fois, Andrescu, Ostapenko, ce n’étaient finalement que des comètes ». Or pour briller et se faire sa place à côté des garçons, le circuit féminin a besoin de personnages qui durent, de visages forts à qui on peut s’identifier.

En l’écoutant après sa victoire en demie, on n’a pas beaucoup de crainte de ce côté. « Quand j’étais plus jeune, il y a deux ans environ, le ressenti, l’objectif, c’était de marquer l’histoire en devenant la première personne japonaise à gagner un grand chelem, confiait-elle. C’était mon but. Bien sûr, c’est valorisant de voir ton nom sur un trophée, sur un mur, mais je pense plus grand que cela maintenant. » « Le costume elle l’a pris et elle est en train de le tailler à son image, à la hauteur de ce qu’elle veut être dans l’histoire de ce sport. Je pense qu’aujourd’hui on la craint et ça c’est un signe qui va dans le sens d’une prise de pouvoir imminente », réfléchit Pitkowski.

Une joueuse engagée en dehors des courts

On la craint et on l’écoute. Car il n’y a pas que sur les courts que la joueuse impose son style. En témoigne cet acte fort à Cincinnati en septembre dernier, quand elle a refusé de jouer sa demi-finale pour protester contre les violences policières aux Etats-Unis après la mort de George Floyd​ et les tirs par balles sur Jacob Blake, obligeant les organisateurs du tournoi à suivre le mouvement et à reporter la rencontre au lendemain. A l’US Open on l’a même vu entrer sur le terrain avec des masques au nom des personnes afro-américaines victimes de ces mêmes violences policières. Un engagement militant qui lui vaut parfois des critiques au Japon, son pays natal qu’elle a quitté avec sa famille à l’âge de trois ans, où, comme le note le quotidien Mainichi, on « continue à considérer comme une vertu pour les athlètes le fait de se consacrer uniquement à la compétition et de ne pas s’immiscer dans les questions politiques ».

Naomi Osaka affichant son soutien au mouvement
Naomi Osaka affichant son soutien au mouvement  - MATTHEW STOCKMAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Pied de nez à cette tiédeur réclamée par certains, Naomi Osaka a pris la parole dernièrement pour allumer le président du comité d’organisation des JO de Tokyo (et ancien premier ministre du Japon) Yoshiro Mori qui déclarait le 3 février dernier que les femmes dans les conseils d’administration avaient tendance à trop l’ouvrir par « esprit de compétition ». « Nous avons sept femmes au sein du comité d’organisation, mais elles savent rester à leur place », avait-il conclu sans que personne sur le moment ne trouve quoi que ce soit à redire. « C’est la déclaration d’un ignorant », s’est insurgée Osaka quelques jours plus tard.

« Je trouve qu’elle incarne vraiment quelque chose dans le sens où elle dépasse le simple cadre du monde du tennis par ses prises de position. Quand on dit qu’on tient une patronne, ça vient aussi de là, note Pitkowski. Aujourd’hui, pour donner de la visibilité à ce sport, il faut aussi que la personnalité aille au-delà du rectangle. Elle a un côté icône, elle représente quelque chose, sa parole pèse. »

« Elle est fraîche dans sa com, elle est attachante, tu sens que ses prises de parole ne sont pas calculées, c’est spontané, honnête, embraye Camille Pin. Parfois ceux qui ont envie de se positionner, soit ce n’est pas fait à bon escient soit c’est pour l’image. Elle on voit qu’elle ne se met pas en avant par volonté mais qu’elle se sert de sa notoriété pour faire passer des messages qui lui tiennent à cœur. » Comme toute icône qui se respecte.