01:59
« Une expérience folle », plongée dans le prestige indémodable des Lions Britanniques
rugby•Tous les quatre ans, une sélection de joueurs anglais, gallois, écossais et irlandais part en tournée dans l’hémisphère sud, avec un premier test-match ce samedi contre l’Australie. Une tradition qui date du XIXe siècleNicolas Camus, avec Antoine Huot
L'essentiel
- Ce samedi a lieu le premier test-match de la tournée des Lions Britanniques et Irlandais en Australie.
- Tous les quatre ans, cette sélection des meilleurs joueurs anglais, gallois, écossais et irlandais part à l’autre bout du monde pour défier l’une des trois grandes nations du sud.
- Cette tradition date de la fin du XIXe siècle, et représente une vraie institution outre-Manche.
C’est un événement qui, vu de France, ne soulève aucun intérêt. Sûrement parce qu’on a beaucoup de mal à en réaliser la portée, et encore moins le poids de l’histoire qu’il charrie. Mais de l’autre côté de la Manche, on ne parle quasiment que de ça en ce mois de juillet, en conservant tout juste un peu de place pour la progression du jeune Oscar Onley sur le Tour de France, le parcours de l’équipe anglaise à l’Euro féminin de foot et le British Open de golf. Dans cette actualité sportive chargée, c’est bien la tournée des Lions Britanniques et Irlandais en Australie qui accapare les conversations.
Ce qui fait la force de ce rendez-vous rugby, comparable là-bas à une Coupe du monde, est sa rareté et son côté symbolique. Tous les quatre ans, une sélection des meilleurs joueurs anglais, gallois, écossais et irlandais est réunie pour aller disputer des test-matchs dans l’hémisphère sud, face aux anciennes colonies que sont l’Afrique du Sud, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande.
« Le seul et unique porte-étendard du rugby britannique »
« Dès le début du XXe siècle, on s’aperçoit que là-bas, il y a des gars qui tiennent la dragée haute aux Britanniques. Donc il y a, dès le départ, un enjeu de suprématie qui se dessine », pose Frédéric Humbert, spécialiste de l’histoire du rugby. Et comme pendant longtemps, les « home nations » (manière d’appeler les quatre provinces constitutives du Royaume-Uni, Angleterre, Ecosse, pays de Galles et Irlande du Nord) ne sont jamais allées jouer dans le sud de manière individuelle, « jusqu’aux années 70, les Lions étaient le seul et unique porte-étendard du rugby britannique dans les anciennes colonies », ajoute-t-il.
Pas besoin d’un bac + 8 en histoire de l’Empire britannique pour saisir la haute portée symbolique de cette sélection. Dans les familles de rugbymen à Londres, Cardiff, Edimbourg ou Dublin, elle se transmet de génération en génération, et il n’est plus grand honneur que d’être appelé à en faire partie. Le troisième ligne anglais Neil Back, trois tournées au compteur, se souvient comme si c’était hier de sa première convocation. Joint par téléphone, il nous raconte :
« « C’était en 1997, la lettre est arrivée sur ma table et elle était marquée avec un logo des Lions. Je savais exactement ce que c’était, mais je ne savais pas ce qu’il y avait à l’intérieur. Je l’ai ouverte, un peu hésitant. Quand j’ai lu que j’étais choisi pour faire la tournée en Afrique du Sud, j’ai pleuré. Car en grandissant, je m’étais rendu compte que jouer pour les Lions était en fait le but ultime pour un joueur de l’hémisphère nord. » »
L’ancien joueur de Leicester connaît par cœur son numéro de matricule chez les Lions. Tous le savent. Lui, c’est le 674. Pour l’Irlandais Jeremy Davidson, c’est le 673. L’actuel coach de Vannes, qui vient de passer la saison en Top 14, a été marqué par cet improbable mélange qui s’opère entre joueurs qui se détestent cordialement en temps normal et qui finissent liés jusqu’à la mort. « Nous, les Irlandais, on n’aime pas trop les Anglais. On pense qu’ils sont cons parce qu’ils sont un peu fiers et qu’ils ont des grandes gueules. Finalement, on se rend compte qu’ils peuvent être de bons mecs, avec qui on s’entend super bien », nous expose-t-il.
La première tournée épique de 1888
Davidson garde un souvenir ému de la tournée de 1997, « avec des joueurs toujours très humbles, même ceux avec un fort ego comme Lawrence Dallaglio ou Jeremy Guscott, qui poussaient dans la bonne direction pour l’équipe ». Pas comme en 2001, quand l’Anglais Matt Dawson avait mis le feu avec des petites phrases assassines dans la presse.
Un épiphénomène, tant la cohabitation pendant ces tournées de plusieurs semaines à l’autre bout du monde regorge de belles histoires. Pour s’en imprégner, on ne saurait que trop vous recommander le documentaire « Living with Lions » réalisé en immersion pendant celle de 97, autour du capitaine d’alors, le mythique deuxième ligne anglais Martin Johnson. Un vrai film culte pour des générations de passionnés.
A cette union quasi mystique, il faut ajouter une part d’aventures légendaires qui font le sel des grands récits des journalistes anglo-saxons.
La première tournée, en 1888, ressemble à un poème épique qui aurait pu être écrit par Homère. Vingt-deux jeunes hommes partis en bateau pour une expédition de huit mois jusqu’en Australie, dont ne revint pas le capitaine de l’équipe, Robert Seddon, noyé quelque part dans ces eaux si lointaines.
Appellation d’origine contrôlée depuis 1948
Une histoire qui, d’ailleurs, n’a été raccrochée que bien plus tard à celle des Lions. « Ce sont des promoteurs de spectacles sportifs qui l’ont organisée, reprend l’historien-collectionneur, membre du conseil scientifique du musée du Rugby à Twickenham et chargé de mission « Devoir de Mémoire » au sein de la FFR. Leur but, c’était de faire de l’entertainment et de vendre des billets. Et de fait, cette tournée n’avait pas été approuvée par la Fédération britannique. »
Elle est une sorte de prémisse, avant les premiers périples organisés par les instances fédérales, en Afrique du Sud en 1891 puis en Nouvelle-Zélande en 1904. Tout ça s’est par la suite structuré peu à peu, et le terme de « Lions Britanniques », inspiration des médias, est apparu pour la première fois en 1924. Il deviendra officiel en 1948, avec la création d’un comité ad hoc. C’est cette même année qu’est entérinée la couleur rouge pour le maillot, avec le fameux écusson.
Ces signes distinctifs font aujourd’hui partie du patrimoine du rugby. « Dans mon enfance, j’avais regardé la tournée des Lions en Nouvelle-Zélande en 2005, et celle en Afrique du Sud en 2009. Je voyais toute cette foule vêtue de rouge… Mais tu ne t’en rends vraiment compte que quand tu es joueur, illustre l’Ecossais Allan Dell, qui était du voyage en Australie en 2017 n°834. Quand tu es dans la rue et que tu vois tous ces gens avec ce maillot, c’est impressionnant, une expérience folle que tu ne peux pas comprendre tant que tu n’y es pas. »
« Lié à vie avec ces mecs »
La ferveur autour de cette sélection ne s’est jamais démentie. Ces deux dernières semaines encore, lors des matchs de préparation contre des franchises locales, une foule immense s’est massée en tribunes pour voir les hommes emmenés cette année par Andy Farrell, double vainqueur du Tournoi des Six Nations avec l’Irlande. Désormais, place aux trois tests contre l’Australie (19 et 26 juillet, puis 2 août). Et il ne sera pas question de les prendre à la légère.
C’est une dernière chose à savoir à propos des Lions : jamais il ne s’agira d’une tournée de fin de saison où l’on joue tranquille en attendant les vacances. Le résultat est aussi important qu’à une Coupe du monde. Question de fierté et de filiation, même si la dernière tournée immaculée commence à dater (1974). Face à des Wallabies au creux de la vague, l’occasion est belle de faire aussi bien.



















