JO 2024 – Escalade : La vitesse, discipline spectaculaire et addictive racontée de l’intérieur
escalade•Bassa Mawem, meilleur spécialiste français depuis de longues années et en lice sur ces JO parisiens, raconte en compagnie de son entraîneur les 5 secondes de folie d’un run de vitesseNicolas Camus
L'essentiel
- Après les femmes lundi, au tour des hommes de se lancer dans les qualifications de la vitesse ce mardi en escalade.
- L’unique représentant français se nomme Bassa Mawem. Déjà présent à Tokyo, l’expérimenté grimpeur de 39 ans s’apprête à vivre le dernier grand défi de sa carrière.
- Parmi les meilleurs mondiaux dans cette discipline explosive et ultra-spectaculaire, il nous raconte – avec l’aide de son entraîneur Sylvain Chapelle – les différentes phases d’un run qui ne dure que quelques secondes mais pendant lequel il se passe 1.000 petites choses.
Vous ne connaissez pas encore l’escalade de vitesse ? C’est mal. Mais en même temps, on vous envie car vous avez devant vous le frisson de la découverte, cette petite claque que l’on prend tous quand on voit pour la première fois deux grimpeurs ou grimpeuses littéralement courir sur une paroi verticale de 15 mètres de haut pour aller taper sur le buzzer tout là-haut avant l’adversaire. Court, spectaculaire, addictif.
Côté français, le spécialiste de la discipline chez les messieurs se nomme Bassa Mawem. Et ça fait tellement d’années que ça dure que l’on peut parler d’ambassadeur. A 39 ans, le Calédonien est la figure de la grimpe en France, en attendant de passer le relais à la jeune génération emmenée par Oriane Bertone. Ces JO de Paris, les deuxièmes pour lui après avoir défriché l’escalade olympique à Tokyo, représentent le dernier objectif de sa carrière.
Détenteur du record olympique en 5''45 après avoir survolé l’épreuve au Japon (pas de médaille au bout malheureusement, elle faisait partie d’un super combiné avec le bloc et la difficulté), Bassa Mawem rêve de terminer sur un podium. Pas simple, tant le niveau a explosé en trois ans. En avril, l’Américain Samuel Watson a descendu le record du monde à 4''79. Plus de 3 mètres par seconde, à la verticale, donc… Un vertige qui nécessite une explosivité quasi bestiale et une technique sans faille. Plongée dans ces quelques secondes de chaos millimétré, avec le grimpeur français et son coach Sylvain Chapelle pour l’approche théorique et l’intéressé lui-même pour décrire ses sensations.
Avant le départ : Ne plus penser à rien
Bassa Mawem (BM) : « En compétition, on ne se pose pas de questions. A l’entraînement oui, on visualise notre montée, on se dit qu’on va faire ci, qu’on va faire ça, qu’on va mettre tant de puissance à tel moment, et ainsi de suite. On se pose des questions et on réfléchit pendant son ascension, parce qu’on travaille. Mais en compétition, on ne travaille plus. Moi, je n’ai aucun souvenir de mes runs en compétition. C’est les bips de départ, le troisième me lance, et ensuite, à la fin, je me vois taper le buzzer. Mais entre tout ça, il ne s’est rien passé. Je ne suis vraiment plus là, j’ai débranché le cerveau. Si je rebranche, c’est que j’ai fait une erreur et là, c’est mal barré (rires). »
Le départ : une particularité assumée
- La théorie
Sylvain Chapelle (SC) : « La mise en action est à la fois cruciale et difficile. On part d’une vitesse nulle, avec la gravité qui appuie sur nous. On l’oublie souvent celle-là, mais c’est comme si on avait du vent qui nous soufflait tout le temps dessus, donc il faut développer énormément de force pour se mettre en mouvement et générer un maximum de vitesse, car plus elle sera élevée, plus il sera facile ensuite de l’entretenir. La vitesse qu’on ne crée pas au départ, on ne la retrouve jamais. »
- La pratique
BM : « On a trois bips, et au troisième, on y va. Moi j’ai une méthode différente des autres, je pars par la gauche alors qu’eux vont tout droit. C’est ma méthode, et je ne veux pas en sortir, même si tout le monde me pousse à changer (sourire). De toute façon maintenant c’est trop tard. J’ai commencé avec, je finirai avec. C’est aussi une question d’ego, j’avoue. J’ai envie de montrer qu’elle va très vite aussi. Sur cette mise en action, on produit de la vitesse. C’est vraiment les bras et les jambes qui travaillent, avec des mouvements hyper complexes et différents pour chaque prise. Il faut être précis, rapide, coordonné. »
Au milieu : garder l’élan
- La théorie
SC : « Les pics de vitesse sont souvent sur la mise en action, ensuite il y a cette partie centrale où l’on en perd forcément un peu. Le but, c’est d’abord de limiter ça, et ensuite si possible de réaccélérer. C’est compliqué, évidemment, et c’est pour ça que le départ est vraiment essentiel. »
- La pratique
BM : « A la fin de ma mise en action, il faut que j’arrive suffisamment haut pour ne pas perdre la vitesse que j’ai générée. Et après, le point qui vraiment qui fait la différence, c’est la transition, le milieu de la voie, où il y a un mouvement hyper technique, hyper loin, et qui demande beaucoup de puissance. Si on le réalise bien, on garde sa vitesse et on arrive même à en produire encore. Si c’est pas le cas, on perd du temps car c’est vraiment difficile de se relancer. »
Sur le haut : ne rien lâcher, jamais
- La théorie
SC : « Sur la partie finale, on a des mouvements qui sont beaucoup plus en fréquence, plus rapprochés. C’est là où les erreurs arrivent, souvent, et le mental est primordial parce que si on en fait une, il ne faut jamais se dire que c’est perdu. L’adversaire peut en commettre également. En tout cas c’est là, à partir du milieu de la voie, qu’il faut attendre Bassa. Il arrive à être très véloce là-haut, c’est une partie qui convient à ses qualités, avec son physique hors normes. Et en plus il est régulier, il fait peu d’erreurs là où les autres en font. Donc même si on le voit un peu en difficulté au départ, pas d’inquiétude, il peut encore faire le job sur la fin. »
- La pratique
BM : « Le piège, c’est de se précipiter pour aller taper le buzzer. Il faut rester concentré, faire ce qu’on sait faire, grimper au plus vite, et surtout rester débranché. Si on reste débranché, tout va bien. Si on commence à réfléchir, tout va mal (rires). C’est là où mon expérience peut me servir. En fait, elle me rassure sur mes capacités. J’ai été numéro 1 mondial en 2018 et 2019, j’ai été vice-champion du monde, j’ai gagné les Coupes du Monde. Donc j’ai prouvé que j’étais fort, et quand on passe contre Bassa Mawem, aucun athlète ne peut se dire qu’il va avoir un run cool. Il faut qu’il y aille à fond et c’est ça mon objectif, rester suffisamment performant pour que les athlètes à côté se disent "contre lui, il faut que je prenne des risques". C’est comme ça qu’on met la pression sur les autres et qu’on les pousse à la faute. »
Bonus > L’objectif aux JO : Un record à exploser
- La théorie
SC : « La médaille se jouera sous les 5 secondes, c’est certain. Donc il va devoir battre son record personnel [5''27]. Je le sens capable, de toute façon c’est là ou jamais. Il y a ce côté émulation, le fait de sentir quelqu’un qui à côté de soi qui va vite et de vouloir le battre. Là-dessus, c’est un des meilleurs. »
- La pratique
BM : « Franchement, je ne sais pas si je peux descendre sur les 5. Ça serait incroyable. Si j’y arrivais, je demanderais de moi-même à passer au contrôle antidopage (il se marre). On ne gagne pas trois dixièmes de secondes comme ça. Là je suis très bien dans ma préparation, je me vois bien descendre à 5''10 ou 5''05, mais je n’arrive pas encore à me projeter en moins de 5. Ce n’est pas non plus mon objectif premier. Ma priorité, c’est de finir au plus haut de mon niveau. C’est sûr que si je fais 5''26, j’aurais réussi mais je serais un peu déçu parce que je préférerais battre mon record avec plus de marge. Après, je ne me pose pas de limites. De toute façon quand tu passes contre des gars qui sont capables de faire 4''60, si dans ta tête tu ne te dis pas que t’en es capable aussi, ça ne sert à rien il n’y a aucun combat. Donc quand je grimpe c’est pour faire 4''60, et après on regarde le résultat. »



















