Rugby fauteuil : « C’est un sport intelligent, spectaculaire, qui va embarquer le public », plaide Ryadh Sallem
Interview•La France accueille de mercredi à dimanche la Coupe internationale de rugby fauteuil, en pleine Coupe du monde « valide ». Tout sauf une coïncidence, à l’approche des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024Propos recueillis par Nicolas Stival
L'essentiel
- Double championne d’Europe en titre, l’équipe de France de rugby fauteuil commence la Coupe internationale ce mercredi, avec un duel contre les Etats-Unis, numéros 1 mondiaux, à Paris.
- France 2023, en charge de la Coupe du monde de rugby, est coorganisateur de l’événement, qui se veut une répétition des Jeux paralympiques 2024, où les Bleus viseront l’or.
- Figure de l’équipe, Ryadh Sallem (53 ans) évoque son sport, ses valeurs et ses ambitions.
Malgré la déception éternelle du quart de finale perdu face à l’Afrique du Sud (28-29) dimanche, il reste encore une équipe de France de rugby à soutenir lors d’une compétition mondiale à domicile. La Coupe internationale de rugby fauteuil commence ce mercredi à Paris, Halle Carpentier, pour s’achever dimanche à Bercy. Ryadh Sallem et les Bleus devront se coltiner d’entrée les Etats-Unis, numéros 1 mondiaux, avant d’enchaîner jeudi contre la Nouvelle-Zélande puis vendredi face au Japon.
Le tournoi, qui réunit les huit meilleures équipes du monde, est coorganisé par France 2023, World Wheelchair Rugby (la Fédération internationale de rugby fauteuil) et la Fédération française handisport. Il doit servir de tremplin pour les Jeux de Paris 2024, comme nous l’explique le sportif de 53 ans, aux multiples vies et activités.
15 fois champion de France de natation, triple champion d’Europe de basket fauteuil avant de basculer vers le rugby, Ryadh Sallem (53 ans) est aussi le cofondateur de CAP SAAA, une association aux nombreuses ramifications sportives, sociales, écologiques et artistiques, qui promeut une vision positive du handicap.
Ce tournoi est organisé en même temps que la Coupe du monde de rugby ? Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
Je vais faire un aparté historique pour commencer. Lorsque Bernard Lapasset [décédé le 3 mai dernier] était président de World Rugby [de 2008 à 2016], je n’arrêtais pas de le tanner pour qu’il y ait un rapprochement. Quand on a candidaté pour Paris 2024, il m’a promis qu’avant la fin de son mandat, il mettrait en place un rapprochement avec World Wheelchair Rugby pour pouvoir réaliser ce projet en France. Il y a évidemment l’esprit de Bernard derrière cet événement. Cela me touche car c’était un très, très grand monsieur du rugby.
Ensuite, le fait d’avoir en même temps la Coupe du monde de rugby bipède et la Coupe du monde de rugby fauteuil, entre les quarts et la finale de la première, c’est très puissant, très fort symboliquement. On va sentir un avant-goût des Jeux de 2024. On l’a déjà eu avec les Mondiaux de para-athlétisme à Charléty (en juillet dernier), et ça continue.
Vous attaquez cette compétition dans la peau d’un double champion d’Europe en titre, en 2022 et 2023…
(Il coupe) On est aussi champions d’Europe B en République tchèque (en 2015). Un titre, c’est un titre. C’était notre premier comme champion d’Europe et ensuite, on en a gagné deux autres en A.
En revanche, la France n’a jamais fait mieux que 5e aux Mondiaux et 6es aux Jeux paralympiques. Quelle est votre ambition pour cette compétition à domicile ?
Le minimum syndical, c’est un podium. Si c’est la plus haute marche, tant mieux. Aujourd’hui, nous sommes 5es au niveau mondial. Il faut monter progressivement en puissance pour être au rendez-vous en 2024 et aller chercher l’or.
Ces Jeux de Paris, c’est clairement l’objectif ultime ?
Oui. Dans la carrière de n’importe quel sportif qui peut avoir accès aux Jeux, c’est le Graal.
Que peut-on dire de votre sport, qui s’appelait à l’origine « murder ball », ce qui dit tout de l’engagement nécessaire pour le pratiquer ?
Il a été créé au Canada dans les années 1970 par d’anciens hockeyeurs et footballeurs américains, devenus tétraplégiques après avoir subi le coup du lapin. Ils ont voulu constituer un sport de combat collectif et ils ont mélangé les règles de plusieurs sports, le basket, le volley, le handball, le hockey, le football américain, le rugby, pour pouvoir être adaptés à leur handicap.
Ça s’appelait « murder ball », après ça a été « quad rugby » et maintenant c’est « rugby fauteuil ». A un moment donné, quand tu veux être au plus haut niveau, intégré aux Jeux, « murder ball », ce n’est pas politiquement correct. On a choisi un nom moins agressif, moins barbare. Ce sont les hommes et les femmes du rugby qui ont récupéré ce sport. C’est pour ça qu’aujourd’hui, ça s’appelle le « rugby fauteuil ». Cela ne correspond pas aux règles ni au ballon ovale, mais c’est l’âme et l’esprit du rugby.
En quoi est-ce important de le rappeler ?
Quelques puristes extrémistes disent que ce n’est pas du rugby. Je leur dis : « à l’origine, le ballon de rugby, c’est un ballon rond. » Notre sport a évolué, aujourd’hui il porte les valeurs du rugby et ce sont les valeurs qui sont le plus importantes. Dans le rugby, il y a des fondamentaux : on n’abandonne pas ses blessés, ses camarades, ses copains, ses copines parce qu’ils ou elles se sont cartonnés dans la vie ou sur le terrain. C’est l’esprit du rugby qui est le plus important dans ce genre d’histoires, pas la forme du ballon.
A quoi doit s’attendre une personne qui découvre le rugby fauteuil ?
Au départ, ça peut surprendre. C’est comme le handicap. Les premières minutes, on regarde les morceaux en moins. Et puis, on se prend au jeu. Parce qu’il y a de l’engagement, de la stratégie. C’est un sport intelligent, spectaculaire, qui fait du bruit. On a aussi des personnages hauts en couleur. C’est ce qui va embarquer le public.
Comment avez-vous commencé à pratiquer ce sport ?
J’ai fait l’équipe de France de natation, puis 18 ans de basket et là pour ma préretraite je suis au rugby (sourires). Vers 1992 déjà, des gars me disaient : « il faut que tu viennes au rugby ! » Or, je venais à peine d’être intégré à l’équipe de France de basket fauteuil, je vivais ma passion, mon rêve, et je leur ai répondu : « après ma carrière, on verra s’il me reste encore un peu d’énergie. »
En 2009, j’arrête l’équipe de France de basket. Et là, un copain me propose de refaire du rugby, de monter un club de rugby. Adrien Chalmin (membre de l’équipe de France de rugby fauteuil) m’appelle et me dit : « tu as le handicap qu’il faut, tu as l’expérience du haut niveau, tu ne veux pas nous rejoindre ? ». J’ai fait l’erreur de dire « oui » à l’invitation d’aller participer à un stage de l’équipe de France, à Bourges. Je me suis fait dégommer et le virus est reparti. On a monté un club de rugby à Paris mais entre-temps j’ai joué pour Roubaix, Clermont et le Stade Toulousain. Ça fait 13 ou 14 ans que ça dure maintenant.
N’y a-t-il pas de lassitude, à 53 ans ?
Après les Jeux de Rio (en 2016), je m’étais dit que peut-être j’allais tirer ma révérence. Mais Paris a gagné l’organisation des Jeux (en septembre 2017) et je l’ai perçu comme un signe, qu’il fallait que j’arrête ma carrière à la maison et que j’allais tout faire pour. Evidemment, il y a des hauts et des bas. Mais je suis reparti comme en 40.
Vous avez beaucoup d’activités, entre vos fonctions pour Paris 2024 (ambassadeur et membre du conseil d’administration), votre association CAP SAAA et votre carrière sportive. Comment gérez-vous tout ça ?
J’ai dû lâcher quelques autres fonctions. J’essaie d’organiser et d’équilibrer mon agenda, en jonglant entre les rendez-vous pour pouvoir consacrer une partie de ton temps aux entraînements, les midis et le soir. Je cale les rendez-vous pour que le matin ça ne tombe pas trop tôt afin de pouvoir avoir ton temps de récupération. Je me débrouille aussi pour faire pas mal de réunions sur Zoom.


















