JO 2024 : Comment trois frères norvégiens sont en train de révolutionner le monde de la course à pied ?
Jeux olympiques•Dans le monde de la course à pied, une façon de s’entraîner particulière, « la méthode norvégienne » fait de plus en plus d’adeptes. Son plus grand représentant, Jakob Ingebrigtsen brigue plusieurs médailles d’or à Paris 2024Jean-Loup Delmas
L'essentiel
- Jakob Ingebrigsten sera sûrement multimédaillés olympique à l’issue de ces Jeux. Un palmarès rare pour un Norvégien en été.
- Mais le coureur peut se vanter également d’avoir permis à votre petit frère d’avoir cassé la barre des 40 minutes aux 10 kilomètres, ou à votre belle-mère d’avoir réussi son premier marathon.
- Car dans le monde amateur, la manière de s’entraîner de Jakob, surnommé « méthode norvégienne », constitue une petite révolution.
En 2012, 2016 et 2018, la Norvège remporte le 1.500 mètres au championnat d’Europe d’athlétisme, avec trois athlètes différents. Henrik Ingebrigtsen, Filip Ingebrigtsen et Jakob Ingebrigtsen. Sacré fratrie. Et encore, Jakob, le benjamin de la famille a remporté en plus les éditions 2022 et 2024, quatre autres titres européens sur d’autres distances, deux championnats du monde, l’or aux Jeux olympiques de Tokyo et sera grandissime favori à Paris. Sans compter quelques belles breloques chopées précédemment par ses frangins.
Une telle lignée de champion a interrogé le monde de la course à pied : quel était le secret derrière tant de triomphes ? Papa Ingebrigtsen, qui se charge de coacher sa progéniture, n’a pas fait de mystère : tout viendrait de son mode d’entraînement. Cela expliquerait que chaque frère soit meilleur que son aîné, l’entraînement se perfectionnant avec le temps.
La sacro-sainte allure seuil
La « méthode norvégienne », comme elle est surnommée, met l’accent sur une vitesse bien précise : le seuil, allure devenue la sainte parmi les saintes. On a demandé à Maxime Lopes, coach pour coureur et lui-même pratiquant de nous expliquer. Record au marathon en 2h15 tout de même, et si ça n’évoque peut-être rien aux néophytes, expliquons autrement. Il court pendant 42,2 kilomètres à 18,8 km/heure, voilà, vous pouvez être impressionné. « Pour schématiser le seuil, il s’agit d’une allure relativement facile, qu’on peut tenir sur une heure. Pour la majorité des coureurs, elle se situera donc entre la vitesse d’un 10 kilomètres et celle d’un semi-marathon ».
Une fois que vous connaissez cette allure, il s’agit de courir plusieurs fois par intervalle de 400 mètres, de 1.000 mètres, 2.000 mètres, etc., avec un peu de récupérations entre chaque. C’est là que constitue la révolution chez les coureurs du dimanche, où la « méthode norvégienne » monte fortement en hype.
En finir (un peu) avec les sprints et la vitesse max
« En France, il y avait chez beaucoup de coureurs une grosse mode pour la très haute intensité, notamment la VMA, une vitesse extrêmement rapide où on ne faisait que des intervalles très courts, entre 30 secondes et 400 mètres généralement », situe Pierre-Jean Vazel, coach à la Fédération française d’athlétisme. Le mythe du « Pas de progrès sans douleur » étant encore bien présent dans le monde du sport, une séance à courir pleine vitesse pour cracher ses poumons donnait le sentiment du travail bien fait.
« L’idée, notamment venue d’Allemagne, était qu’il fallait faire de la haute intensité, ou travailler les allures spécifiques de la course visée, pour que le corps soit habitué à l’effort subi durant la course », retrace Pierre-Jean Vazel. Le seuil a, lui, la réputation de vous faire progresser sur toutes les distances possibles, du 1.000 mètres au marathon, et même au-delà. Magique, on vous dit.
Beaucoup de kilomètres, toujours moins de fatigue
Pierre-Jean Vazel toujours : « Plutôt qu’habituer le corps à courir à une allure de course, on va l’habituer à éliminer la fatigue, en lui faisant pratiquer beaucoup de basse intensité. Même en courant ''lentement'', on améliore notre gestion de l’effort et de la fatigue, ce qui sert ensuite pour tout. »
Autre avantage de la méthode norvégienne, elle force à courir beaucoup. Vraiment beaucoup. « Même si c’est une allure relativement peu difficile, pour encaisser autant de kilomètres au seuil, il faut l’enrober d’encore beaucoup, beaucoup plus de kilomètres à allure très tranquille », développe Maxime Lopes. Les frères Ingebrigtsen font au total entre 160 et 200 kilomètres par semaine, dont 40 au seuil.
Du marketing plus qu’une révolution
Des chiffres inatteignables pour la plupart des coureurs amateurs. Sans compter d’autres aspects hyperprofessionnalisés de la « méthode norvégienne », tout aussi complexe à mettre en place. « Les Ingebrigtsen contrôlent chaque footing avec fréquence cardiaque, allure et taux de lactate mesuré après le moindre entraînement », explique Maxime Lopes. Un quatrième frère Ingebrigtsen, Christopher, se met à peine à la course, lui qui est passé à côté du mouvement familial. Henrik, vu plus haut, se charge de l’entraîner et a promis de livrer ensuite « une méthode norvégienne pour amateurs ».
Mais il est temps de l’avouer : la révolution n’en est pas une. « En soi, ils n’ont rien inventé », rappelle Maxime Lopes : « Du seuil, on en faisait avant. » Même analyse chez Pierre-Jean Vazel : « C’est seulement du marketing. La Norvège a eu la bonne idée de publier des études dessus et s’est donc approprié cette méthode. »
Reste qu’aussi fictive soit « la méthode norvégienne », elle a son utilité. « Ça a beaucoup popularisé le seuil dans le monde de la course amateur », conclut le coach fédéral. « Alors bien sûr, ce n’est pas non plus une allure miracle, et il faut faire un peu de toutes les vitesses. Mais c’est vrai que pour s’améliorer en course à pied, le seuil et la basse intensité sont à la mode me semble plus pertinent que le tout-VMA. »


















