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Talant Dujshebaev, de joueur de légende à coach « colérique » et « minutieux »

Equipe de France de handball : « Colérique » et « minutieux », Talant Dujshebaev, de joueur de légende à coach à poigne

présentationLe coach espagnol d’origine kirghize a été choisi par la Fédération française pour ranimer une équipe devenue « arythmique »
Nicolas Camus

Nicolas Camus

L'essentiel

  • La légende du handball Talant Dujshebaev, champion olympique en 1992 puis entraîneur à succès, a été nommée sélectionneur de l’équipe de France mardi en remplacement de Guillaume Gille.
  • Premier étranger à prendre en mains les Bleus depuis 1958, le technicien espagnol d’origine kirghize doit servir « d’électrochoc » à une équipe devenue « arythmique », capable du meilleur comme du pire malgré des individualités de haut niveau.
  • Selon l’ancien capitaine des Bleus Jérôme Fernandez, qui a été sous ses ordres à Ciudad Real pendant deux saisons, Dujshebaev, à la fois très minutieux tactiquement et capable de tenir un vestiaire avec sa poigne de fer, est exactement l’homme qu’il fallait.

Même pour ceux qui suivent les affaires du handball d’un peu loin, c’est un nom qui résonne forcément quelque part. Peut-être de l’époque des Barjots, quand il a mené l’éphémère équipe de CEI, construite sur les cendres de l’URSS, au titre olympique 1992. Peut-être des prémices de l’ère Claude Onesta, quand il guidait encore l’Espagne sur les parquets internationaux à plus de 30 ans, au début des années 2000.

Quoi qu’il en soit, Talant Dujshebaev n’est pas un nom que l’on oublie, par-delà son talent qui lui vaut d’être cité parmi les légendes de l’histoire du handball.

« Electrochoc »

Sa nomination mardi au poste de sélectionneur de l’équipe de France, en remplacement d’un Guillaume Gille qui a connu l’échec de trop lors du dernier Euro (7e place, après la 8e aux JO de Paris), constitue un vrai tournant. Ce n’est pas si souvent qu’un technicien étranger s’empare d’une équipe si prépondérante dans l’histoire du sport tricolore. C’est même rarissime au handball, puisque cela n’était plus arrivé depuis le court mandat de l’Allemand Bernhard Kempa en 1958. « On a besoin d’un électrochoc, a justifié le président de la FFH Philippe Bana mardi. On refuse l’idée que l’équipe de France est moins forte qu’avant. »

Intrinsèquement, elle ne l’est pas, il n’y a qu’à regarder les individualités qui la composent – Dika Mem, Ludovic Fabregas, Nedim Remili, pour ne citer qu’eux. Mais sa force collective s’étiole depuis quelques années, ça c’est une certitude. La France est une équipe capable de grimper sur un podium mondial (2023, 2025) comme de se crasher de manière totalement inattendue lors du rendez-vous d’une vie (2024) ou de se faire ridiculiser sur un Euro (2020). En un mot, « arythmique », comme la définit assez justement Bana. Une Nation au pouls filant, imprévisible. C’est cela que Talant Dujshebaev doit changer.

La Fédération est allée le chercher pour son statut de « numéro 1 incontestable mondialement ». Elle a très bien fait, estime Jérôme Fernandez. L’ancien capitaine des Bleus (390 sélections) a tout gagné avec cette équipe, et il connaît bien l’entraîneur hispano-kirghiz pour avoir été sous ses ordres pendant deux saisons à Ciudad Real (2008-2010). Contacté ce mercredi matin, il n’a que des compliments à faire :

« De par son parcours, il connaît toutes les cultures de jeu au niveau mondial. Tactiquement, c’est quelqu’un de très minutieux. Je me rappelle, à Ciudad Real, on faisait une heure de vidéo tous les jours, soit pour débriefer le match et dégager des pistes de progression, individuelles et collectives, soit pour préparer les matchs. Il ne laisse vraiment aucune place au hasard. Et surtout, c’est un meneur d’hommes incroyable, capable par sa poigne de tenir un vestiaire et les ego. »

Ce dernier aspect est fondamental. Dujshebaev est un coach extrêmement charismatique. « Physiquement et psychologiquement, il en impose beaucoup », reprend Fernandez, qui décrit aussi un homme qui n’hésite pas à bousculer ses joueurs si nécessaire. « Oui, il est dur et colérique. Mais il l’est à bon escient et de manière assez juste. C’est pour ça qu’il est respecté par tous les joueurs qui sont passés sous ses ordres. Il a un caractère très fort, c’est quelqu’un qui est 24 heures sur 24 focus sur l’attitude des joueurs, le rendement à l’entraînement, les performances, etc. Et qui est surtout très focus sur la réussite collective, au-delà de l’utilisation des joueurs. »

L’ancien demi-centre, né à Frounzé à l’époque soviétique (aujourd’hui Bichkek, au Kirghizistan), s’est appuyé sur sa longue carrière de joueur pour façonner l’entraîneur qu’il est devenu. Avec succès, du moins en club. Car si ses passages à la tête de la Hongrie (2014-2016) puis de la Pologne (2016-2018) sont oubliables, son palmarès avec Ciudad Real (2005-2013) puis Kielce (depuis 2014) est éloquent : quatre Ligues des champions, autant de finales et 30 titres nationaux.

Talant Dujshebaev face à Jackson Richardson lors d'un France-Espagne aux JO de Sydney en 2000.
Talant Dujshebaev face à Jackson Richardson lors d'un France-Espagne aux JO de Sydney en 2000. - AFP

« Quand on n’a pas été dans son vestiaire, on ne peut pas prendre la pleine mesure de ce qu’est Talant Dujshebaev en tant qu’être humain, par rapport à son caractère et à ce qu’il peut mettre en place aussi au niveau du handball. Mais son CV parle pour lui », éclaire Fernandez. Pour ne rien gâcher, l’homme est « un amoureux de la France », qui a nommé l’un de ses deux fils (internationaux espagnols) Daniel en hommage à Daniel Constantini, rappelle Philippe Bana.

Dans le circuit depuis bientôt quarante ans, le champion du monde 1993 connaît le milieu comme sa poche. Il sait comment les choses fonctionnent, avec qui parler, de quelle manière. Pas inutile parfois. « Il est énormément respecté par les instances. Quand il râle un peu, ça a de l’impact », poursuit l’ex-capitaine de l’équipe de France, qui a hâte de voir ce que ça va donner avec les Bleus.

Certains comme Nicolas Tournat, Dylan Nahi, Benoît Kounkound ou Théo Monar connaissent déjà le personnage pour l’avoir côtoyé en club. « Par contre, pour les autres, ça va être un vrai choc culturel. Il va falloir vraiment qu’ils soient en capacité de s’adapter à ce que va demander Talant », projette Fernandez. Voilà en tout cas un vent nouveau autour d’une équipe, qui en avait bien besoin.