Nicolas Camus
L'essentiel
- Zinédine Zidane effectue ses grands débuts en tant que sélectionneur de l’équipe de France face à la Turquie, ce vendredi soir, suscitant des attentes à la hauteur ce qu’il représente pour le foot français.
- Au-delà de la victoire, Zidane porte l’espoir d’une mission plus ambitieuse pour les Bleus, selon Ronan Boscher, auteur d’un livre sur l’entraîneur qu’il est devenu. En résumé : « Comment gagner beau ? Comment devenir le Brésil 70 ou l’Espagne qui a dominé le monde entre 2008 et 2012 ? »
- On a beau savoir cette espérance démesurée, il est difficile de la rejeter car ZZ représente malgré lui une sorte de magicien pour qui rien n’est impossible. « Symboliquement, il est chargé, ce n’est pas un individu humain lambda », estime le philosophe fan de foot Gilles Vervisch.
De notre envoyé spécial à Izmit (Turquie),
Ça y est, le grand soir est arrivé. Voir Zinédine Zidane en survêt de l’équipe de France au milieu des joueurs à Clairefontaine, cette semaine, avait déjà quelque chose de magnétique. Mais ce n’était qu’une mise en bouche, imagine-t-on, par rapport à l’émotion que toute la France du foot ressentira peu avant 20h45, quand sa plus grande légende sortira du tunnel du Kocaeli Stadyumu dans son nouveau costume de sélectionneur. Prêt à guider, du geste et de la parole, une équipe d’où le talent affleure de partout.
Des souvenirs et de la foi
Sa mission numéro 1 sera de la faire gagner, bien sûr. Mais elle ne s’arrêtera pas là, sans doute, et c’est ce qui nous intéresse. Parce qu’il est Zizou, un magicien de ce sport qui a offert à toute une génération ses plus belles émotions en portant la France sur le toit du monde en tant que joueur, avant de collectionner les Ligues des champions comme personne ne l’avait fait dans l’histoire dès ses débuts d’entraîneur. Sa présence au poste qui le faisait rêver depuis des années, avec des joueurs hors norme à disposition, ne peut que déboucher que sur une réussite éclatante.
L’idée est ainsi résumée par Ronan Boscher dans son livre Coach Zidane (Ed. Hugo Sport), paru cet été : « La France sait désormais gagner, ou au moins se hisser au sommet, mais la quête définitive reste sans doute de résoudre l’équation ultime du football : passé l’émotion des premières fois, comment gagner mieux ? Comment gagner beau ? Comment devenir le Brésil 70 ou l’Espagne qui a dominé le monde entre 2008 et 2012 ? Comment devenir plus qu’une référence en matière de titres [et] laisser un héritage à ce jeu ? »
Est-ce là, forcément, la tâche qui incombe à Zidane ? Joint par téléphone, l’auteur développe :
« C’est mon point de vue de supporter de l’équipe de France, qui a aujourd’hui 42 ans et qui se souvient qu’il avait dû attendre ses 14 ans pour savoir qu’on pouvait participer à une Coupe du Monde, et puis qui a vu la France gagner dès la première fois. Depuis, on a vécu toutes sortes de victoires, sauf la plus belle, où dans le jeu il n’y a rien à dire. Ce serait le summum. »
Bien sûr, l’intéressé n’a rien demandé, si ce n’est être un sélectionneur jugé sur ses résultats, comme tous les autres. C’est de nous que vient cette foi presque mystique, pour tout ce qu’il représente. D’ailleurs, plus que d’une tâche, on pourrait parler d’un sacerdoce. Car lorsqu’on évoque Zidane, le vocabulaire religieux n’est pas jamais loin. C’est ce que nous fait remarquer Gilles Vervisch, professeur de philosophie et grand fan de foot, que l’on a invité à réfléchir sur cette croyance aveugle en Zizou-notre-sauveur.
Pour lui, l’ancien meneur de jeu remplit en quelque sorte le vide laissé par la religion et le politique, qui ont perdu de leur poids dans la société. « C’est ce qu’on appelle le fétichisme chez Marx, quand on attribue à un objet beaucoup plus de valeur qu’il a en réalité, ou en tout cas qu’on lui attribue une certaine âme, explique l’auteur de De la tête aux pieds, philosophie du football. Quand Zidane est nommé, pour beaucoup de monde, dont moi, c’est le souvenir de 1998. Il porte en lui beaucoup de croyances, de foi. Symboliquement, il est chargé, ce n’est pas un individu humain lambda. »
De manière plus terre à terre, on pourrait aussi dire qu’il a gagné partout où il est passé, et que l’on peut donc espérer la même chose avec les Bleus. Avec en supplément cette notion du beau, à laquelle il a été associé toute sa carrière. L’esthétisme de ses contrôles, de ses gestes techniques, de sa conduite de balle, tout ça reste imprimé dans les esprits. Comme il est ce qu’il est, tout ce qu’il touche doit être merveilleux.
« C’est normal. C’est comme quelqu’un qui adore la grande peinture, et à qui on dit qu’il va y avoir une expo du peintre qu’il préfère. Forcément, il s’attend à quelque chose de formidable, illustre Ronan Boscher. Zidane, c’est un peu ça, un des grands artistes du jeu. Et il a quasiment les meilleurs pinceaux et les meilleures peintures à disposition. »
Les connaisseurs objecteront que son Real Madrid n’était pas toujours un modèle de joga bonito, et ils auront raison. Il y a eu des courtes périodes, lors de son premier passage plus que lors du second, où la machine madrilène était impressionnante. Mais nombre de ses succès ont été construits dans le pragmatisme plus que dans une idéologie signature. Dans le « DDisme » plus que le « Pepisme », si on veut simplifier.
Reste que le contexte est différent. D’ailleurs, qu’en dit-il, lui, de tout ça ? S’il n’a jamais été interrogé directement sur cette notion de gagner beau, le sélectionneur a répété depuis sa prise de fonction qu’il était « animé par le jeu ». Dans le documentaire « Zidane, Nouvelle vie », diffusé sur Canal + en 2014 et consacré à la reconversion de l’ancien capitaine des Bleus, ce dernier décrit la manière dont il voit les choses. Voilà ce que ça donne :
« Je veux que mon équipe joue, reparte de derrière, écarte le jeu quand elle a le ballon, essaie de voir avant de recevoir le ballon, resserre les lignes à la perte du ballon, ne tourne jamais le dos à l’adversaire et récupère le ballon le plus haut possible, pour ne pas avoir à remonter 80 mètres à chaque fois. Tout ça, dans un équilibre. Moi, je vois le foot comme ça, simplement. Des actions, des passes. Et plus tu joues vers l’avant, plus tu es dangereux. C’est pas compliqué. »
Zizou le Stoïcien
Ronan Boscher, qui a relevé ces mots dans son ouvrage, imagine ce que serait la trace laissée par Zidane à la tête des doubles champions du monde. « On connaît l’équipe de France comme une équipe composée de joueurs qui font plus des exploits que du jeu collectif soigné. Alors qu’il y a tout pour, on en a vu les prémices à la dernière Coupe du monde, on y a un peu cru à cette espèce d’équipe ultime, expose l’auteur. S’il trouve la clé pour faire combiner les Olise, Dembélé, Mbappé, avec un rééquilibrage pour que chacun marque et soit à son plus haut niveau, on peut avoir une équipe de France monstrueuse. » On notera au passage que la première compo annoncée, a priori avec Cherki et Olise associés, pose des intentions séduisantes.
Sacrée pression, en tout cas, que de devoir faire entrer une équipe dans l’histoire. Heureusement, cela n’entre pas dans les considérations du patron, ou alors de très loin. Notre philosophe décèle en lui une vraie vertu pour réussir, celle « d’être indifférent au statut qu’il peut avoir ». « De l’extérieur, il fait sage, on pourrait dire stoïcien, reprend Gilles Vervisch. Il ne se prend pas pour Jésus-Christ ou le Messie, il garde de la distance pour se concentrer sur son travail. En ça, il ressemble aux philosophes. »
Toute l'actu des BleusQu’on ne s’y trompe pas non plus, la France lui demande d’être avant tout un entraîneur. Tant que le premier match n’a pas eu lieu, il est encore temps de faire les malins et projeter ses fantasmes en oubliant volontairement le principe de réalité. Après vendredi soir, c’est une autre narration qui prendra le relais. « Tout Zidane qu’il est, les joueurs attendent d’abord qu’il les aide à gagner », rappelle Boscher. C’est vrai, mais ça n’empêche pas de rêver.