William Pereira
L'essentiel
- Zinédine Zidane suscite une joie collective illustrée par la réaction enthousiaste du sélectionneur au but de Michael Olise contre la Belgique en Ligue des nations.
- Le philosophe Ollivier Pourriol explique cette joie communicative : « Zidane incarne la promesse enfantine du football. »
- Le phénomène Zidane transcende les générations et s’explique par sa triple dimension de champion du monde 1998, d’entraîneur victorieux au Real Madrid et de symbole d’une trajectoire qui, depuis la Castellane jusqu’au banc du 11 tricolore, représente une réussite.
Attablé face aux micros de Clairefontaine, Manu Koné disserte sur l’impatience du retour au Stade de France et de son amour, en tant que Francilien, des grosses ambiances dyonisiennes qu’il espère retrouver vendredi soir contre l’Italie en Ligue des nations. Mais en forçant à peine le trait, on aurait pu croire que c’est pour Zinédine Zidane que le milieu de terrain de la Roma était le plus heureux par anticipation. « On va voir l’ovation, on va applaudir (rires). […] J’espère qu’on gagnera le match, qu’il y aura une grosse ambiance pour la première du coach, pour l’équipe. »
Le coach avant l’équipe. Zidane au-dessus de tout, son bonheur inclus. Pas de quoi « être choqué » pour Koné, qui rappelle, sait-on jamais, que le double Z est une « légende mondiale » - preuve de son aura internationale, 771 personnes portent son nom au Brésil. Inutile, pourtant, d’aller plus loin que nos frontières pour attester de sa grandeur. Zizou appartient à un récit national que le supporter tricolore est heureux de voir se prolonger à domicile après un interlude madrilène bien trop long.
La célébration sur le but d’Olise, pulsion de joie
Lundi dernier, le sélectionneur des Bleus a sans doute écrit une nouvelle page de son roman par l’effusion sur le but décisif de Michael Olise, en Belgique. Une course d’élan à vous rendre nostalgique des soirées short track aux JO d’hiver ponctuée d’une frappe de mule - le genre qu’on déconseille de tenter à froid par souci de préservation des ischio-jambiers - dont s’excusait presque l’intéressé, lundi soir.
« J’ai accompagné l’action de Michael, j’ai senti qu’il allait partir dans ses dribbles. Il a fait une action exceptionnelle. Puis j’ai vu le ballon et j’ai été obligé de shooter dedans. C’est ridicule. » Jubilatoire eut été plus juste. Reste à résoudre le mystère de cette joie zidanesque irradiante. Philippe Tétart, historien du sport à l’Université du Mans, auteur des « Lectures du coup de boule de Zidane en 2006 », s’épanche sur le sujet.
« Est-ce qu’on jouit de la situation avec l’ex-joueur qui incarne la victoire de 1998 ? Oui. Est-ce qu’on se réjouit avec l’homme qui a été un grand entraîneur du Real de Madrid et qui a continué à faire rayonner son nom et son excellence sportive au travers de ses résultats ? Oui. Est-ce qu’on se réjouit de cette belle histoire qui incarne la réussite aussi, en voyant à des dimensions qui touchent à la question d’une inclusion pleinement réussie, pleinement positive ? La célébration de ce but [contre la Belgique] met tout en mouvement selon moi. »
Zidane n’a pas le monopole du bonheur collectif, mais il en est un facilitateur. Si on le compare avec Deschamps, il a fallu que l’ancien sélectionneur remporte la Coupe du monde pour être porté aux nues, quand de simples images de ZZ en pleine distribution de caviars pour ses joueurs à l’entraînement suffisent à nous combler. Privilège de numéro 10, assurément, et récompense pour l’audace du jeu dont il se revendique tout en se réjouissant de la retrouver chez ses hommes.
« Il a frappé ce ballon comme un enfant sur la plage »
L’idée du jeu cristallise une notion centrale pour le philosophe Ollivier Pourriol, dont la figure de Zidane revient dans plusieurs travaux. Selon lui, « Zidane incarne la promesse enfantine du football », promesse tenue par un geste inattendu de la part d’un entraîneur, comme a pu l’être en son temps la course de José Mourinho le long de la pelouse d’Old Trafford en 2004. « C’est une pulsion, il a frappé ce ballon comme un enfant sur la plage qui tire de toutes ses forces sans viser. Zinédine Zidane, qui a tout gagné, conserve ce plaisir enfantin chez un adulte accompli, et c’est communicatif. »
« D’une certaine manière, il y a une résonance avec le coup de boule de 2006, théorise Philippe Tétart. Ce sont les deux faces d’un même Zidane. Un homme qui, au-delà de sa réserve, de ce qui apparaîtrait comme une timidité, est susceptible d’être volcanique, comme nous sommes tous susceptibles de l’être. Et donc, il y a un moment où ce costume craque. Et là, il craque positivement. »
Et quand Zidane craque, tout le monde fond. Lundi, la joie irradiante du coach tricolore allait jusqu’à illuminer le visage de Bixente Lizarazu du même sourire que la France entière, comme si l’ancien latéral du Bayern Munich était un mortel parmi tant d’autres et qu’il n’avait pas chaussé les crampons à plus de 200 reprises au côté de cet ami chauve auquel il claque désormais la bise en mondiovision. Pas de quoi étonner notre philosophe.
« Il [Lizarazu] a vécu le miracle de ZZ sous ses yeux. On n’est plus la même personne après avoir joué avec Zidane, on joue mieux avec lui. Zidane partage son génie, c’est contagieux. Il se permet des choses tellement extraordinaires qu’au lieu d’écraser les autres, ça les libère. »
Une affaire de générations
Pour trouver du recul et de la mesure à propos de l’idole, il faut plutôt toquer à la porte des plus jeunes. Supporter des Bleus, Ismaël, 18 ans, a connu Zinédine Zidane à travers le récit passionné d’un père plutôt conquis par Platoche et en jouant à Fifa, déduisant assez justement que ZZ « était très technique mais plutôt lent. »
Pour lui, Zidane c’est avant tout l’entraîneur du Real Madrid trois fois vainqueur de la Ligue des champions. Et son rapport à la joie du sélectionneur est forcément différent. « Sur le but contre la Belgique, je trouve à la fois ça drôle et à la fois j’ai été ému parce que ça faisait dix ans qu’il attendait ce poste, donc je suis content pour lui. » Une manière de rappeler que le phénomène Zidane n’échappe pas à une certaine logique générationnelle, même s’il ne laisse jamais totalement indifférent.