Comment l’Italie a torpillé le rapport de Roberto Baggio qui aurait pu sauver le pays d’un nouveau fiasco
MONDIAL 2026•Nommé en 2010 pour prendre les rênes du secteur technique de la sélection italienne, Roberto Baggio avait pondu un précieux rapport de 900 pages que la fédé s’est empressée d’enterrerAymeric Le Gall
L'essentiel
- L’Italie manquera sa troisième Coupe du monde consécutive après son échec en barrage contre la Bosnie, mardi soir, au terme d’une séance de tirs au but totalement manquée.
- Si la faiblesse du football italien ne date pas d’hier, certains comme Roberto Baggio avaient préconisé une véritable révolution pour moderniser le système et redorer le blason de la Squadra Azzurra.
- Malheureusement il ne fut pas entendu et, quinze ans plus tard, le constat est le même et les problèmes, eux, se sont aggravés.
Tout se perd dans ce monde sans repères. Alors que nous pensions notre réservoir à moqueries intarissable concernant l’équipe nationale italienne, notre meilleure ennemie, l’équipe qu’on aime détester de père en fils et de mère en fille, quelle ne fut pas notre surprise de découvrir une petite larmichette de tristesse sur notre joue, mardi soir, après le nouveau fiasco de la Squadra Azzurra. Incapables de taper la Bosnie en finale de barrage du Mondial 2026, les Italiens manqueront donc l’été prochain leur troisième Coupe du monde d’affilée. Une hérésie, pour ne pas dire une honte, au pays où l’on parle toujours avec les doigts mais où l’on joue de moins en moins bien avec les pieds.
Quand la fédé snobait Roberto Baggio et son rapport
« L’Italie est désormais la risée du football international. Manquer trois Coupes du monde d’affilée est tout simplement impardonnable. Nous avions autrefois des joueurs de classe mondiale mais, aujourd’hui, les joueurs sont très moyens », a reconnu la légende Alessandro Del Piero, ce manieur de ballon de génie, une espèce en voie d’extinction de l’autre côté des Alpes désormais.
« Le problème ne date pas d’aujourd’hui, ça fait une quinzaine d’années que les choses sont ainsi et que le problème est connu, souffle Emanuele Gamba, journaliste et suiveur de la Nazionale pour La Reppublica. C’est un problème de culture footballistique en Italie. On ne se donne pas les moyens d’y arriver, tout simplement. Il n’y a pas assez d’argent investi par la fédération et par les clubs pour la formation des joueurs, nous n’avons pas de centre fédéral comme vous avec Clairefontaine. »
Si seulement quelqu’un - disons, au pif, une autre légende du football italien type Roberto Baggio - avait réalisé un travail titanesque pour mettre en lumière les manques du football italien et proposer des solutions pour sortir du marasme ambiant… Ah mais attendez, il l’a fait ! Le problème c’est que personne ne l’a écouté. Engagé en 2010 par la Fédération italienne (la FIGC) après l’élimination prématurée de l’Italie lors du Mondial sud-africain, prémisse des catastrophes bien plus graves à venir, le beau Roberto avait pris sa mission très au sérieux et pondu un rapport de 900 pages plein de bon sens et de bonnes idées.
« Personne ne l’a écouté… »
On y parlait de mettre l’accent sur la formation des jeunes joueurs, en privilégiant un travail technique au détriment d’un bourrage de crâne tactique et d’une obnubilation pour les résultats immédiats, mais aussi de réformer la formation des éducateurs en les incitant à sortir des salles de classe pour aller humer le gazon et y faire rouler le ballon. Baggio préconisait aussi de créer une Masia nationale, sorte de Clairefontaine à la sauce « calcio e pepe », et de revoir de fond en comble la politique de scoutisme fédérale.
« Le rapport est resté dans un tiroir. Personne ne l’a écouté, c’est triste mais c’est la réalité, se désole Emanuele Gamba. Il faut dire qu’en Italie, on n’a pas de projet fédéral à moyen ou long terme, on ne vit qu’au jour le jour. Et puis je pense que c’était aussi une affaire de politique politicienne. Écouter Baggio, ça supposait de faire de profonds changements de méthodes, mais aussi de personnes, et ça, pour les gens en place, c’était hors de question. A la Fédération, ce que veulent les dirigeants, c’est de rester au pouvoir. Le reste… »
Dégoûté de voir que ses efforts furent vains, l’homme à la chaînette en or et à la plus belle coupe mulet des années 90 décidera de « tirer les conséquences » de cet affront en prenant la porte de lui-même, laissant les têtes pensantes de la fédé dans leur tambouille égoïste et court-termiste. Résultat, rien n’a changé dans un pays où l’on ne jure encore que par le système en 3-5-2, abandonné par le reste du monde, et où l’on craint d’avoir mangé un champignon hallucinogène dès qu’un joueur réussit une passe aveugle après avoir dribblé trois joueurs.
« Il y a sûrement un problème de qualité, on ne peut pas le nier, acquiesce notre confrère de La Reppublica. Nous avons effectivement un gros problème d’un point de vue technique. Il n’y a quasiment plus un seul bon joueur de ballon en Italie. Dans les équipes de jeunes, l’accent est encore et toujours mis sur la tactique. Si on regarde la meilleure équipe italienne de ces dernières années, l’Inter, vous n’avez pas un seul joueur italien qui sache dribbler, qui sente le jeu, c’est terrible. »
Révolution fédérale en vue, de gré ou de force
Maintenu au pouvoir en 2022 malgré la non-qualification de la Squadra Azzurra au Mondial au Qatar, quand ses prédécesseurs avaient eu la décence de démissionner après avoir eux aussi connu de telles déconvenues, Gabriele Gavrina, le président de la FIGC, devrait avoir du mal à passer une seconde fois à travers les gouttes.
Mercredi, alors qu’il annonçait dans le plus grand des calmes la tenue prochaine d’un simple conseil fédéral pour « faire un bilan », celui-ci a eu le déplaisir d’entendre le ministre des sports italien, Andrea Abodi, réclamer sa tête. « Il est évident pour tous que le football italien doit être refondé, a-t-il écrit dans un communiqué. Et ce processus doit passer par un renouveau au sein de la direction de la FIGC. »
En espérant que le prochain président aura la présence d’esprit de fouiller dans les tiroirs de la Fédé en prenant ses quartiers, pour peu que le rapport de Roberto Baggio y soit encore bien au chaud. On ne sait jamais, il pourrait y découvrir deux ou trois idées pas trop stupides. Et le plus tôt sera le mieux car, vu d’où part le foot italien, quatre années de travail acharné ne seront pas de trop en vue de la qualif pour la Coupe du monde 2030. Encore que, d’ici là, le Mondial sera peut-être passé à 96 équipes.



















