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Est-ce la fin de l’Eldorado pour les opérateurs de paris sportifs ?

« Une machine qui broie la jeunesse »… Est-ce la fin de l’Eldorado pour les opérateurs de paris sportifs ?

ADDICTIONL’association Addictions France a présenté mardi un rapport sur les opérateurs de paris sportifs, dont les méthodes marketing employées frôlent parfois avec la légalité pour appâter de nouveaux clients et garder ceux déjà accrocs
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • L'association Addictions France avait donné rendez-vous à la presse mardi matin à la Maison de la Chimie pour présenter son rapport intitulé « Carton rouge : le marketing agressif des paris sportifs ».
  • Soutenue par des élus et des chercheurs, elle dénonce les pratiques douteuses des opérateurs de paris en ligne, qui ciblent principalement les jeunes des quartiers en difficulté.
  • Le rapport exhorte les autorités publiques à agir en urgence pour endiguer un fléau qui pourrait avoir de lourdes conséquences sanitaires et sociales.

Il fut un temps, pas si lointain, où les industriels du tabac usaient de créativité marketing pour alpaguer, d’abord, puis fidéliser, ensuite, leur jeune clientèle, à grand renfort de publicité alléchante et de packaging attractif. Des années plus tard, autre siècle, autre vice, ce sont désormais les entreprises de paris sportifs qui ont pris le relais (et les méthodes agressives) pour capter les esprits et alimenter un juteux marché en pleine expansion en France. L’an dernier, les sites de paris en ligne ont réalisé un chiffre d’affaires de 14 milliards d’euros, du jamais vu encore dans notre pays.

Pour cela, ils débordent eux aussi d’ingéniosité pour séduire celles et ceux qui n’auraient pas encore cédé à la douce sirène de l’argent facile, à grands coups d’offres promotionnelles et de free bets (paris gratuits) proposés à longueur de journée sur à peu près tous les supports possibles. Spots télé, radio, réseaux sociaux, affichages en 4*4 dans les couloirs du métro, les arrêts de bus, impossible aujourd’hui d’échapper à leurs griffes à moins de vivre retiré du monde moderne et d’élever des chèvres en Haute-Saône comme notre Thibaut Pinot national.

Mais après des années de laisser-aller, de silence et/ou de complaisance des autorités publiques envers ces entreprises, la fin de la récré a peut-être enfin sonné. Et c’est Addictions France qui a donné le premier coup de sifflet, mardi, du côté de la Maison de la Chimie, à Paris, dans le 7e arrondissement. Réunie autour d’élus, d’un ancien parieur devenu accro et d’un sociologue spécialisé sur le sujet, cette association a présenté son rapport intitulé « Carton rouge : le marketing agressif des paris sportifs ».

On ne bat pas le casino à son propre jeu

Si le sujet n’est pas nouveau et que les risques sont déjà en partie connus, ce rapport a le mérite de poser le problème sur la place publique et de mettre un peu plus en lumière les pratiques douteuses d’entreprises qui, selon Myriam Savy, la directrice de la Communication et Plaidoyer chez Addictions France, ne sont rien d’autre que « des machines à broyer la jeunesse ». Les mots sont volontairement forts, à la hauteur de « l’urgence sanitaire » d’une situation créée par « des opérateurs qui font de l’argent sur le dos des malades ».

Car l’addiction aux jeux d’argent est bien une pathologie reconnue officiellement par les autorités sanitaires et derrière qui, loin des promesses d’une vie sous les cocotiers où l’on met la « daronne » à l’abri du besoin, se cache une réalité bien plus sombre aux conséquences multiples (financières, familiales, conjugales, sociales, émotionnelles ou judiciaires). Car ce que les boîtes de paris sportifs ne vous disent pas, c’est que vous n’avez quasiment aucune chance de sortir gagnant de ce jeu pernicieux. Voici quelques chiffres qui le prouvent.

  • 1 % des parieurs gagnent plus de 1.000 euros par an
  • 1 parieur sur 4 perd plus de 100 euros par semaine
  • 3 parieurs sur 4 ont une pratique à risque
  • 15,2 % des parieurs ont déjà pensé au suicide

Les plus avertis d’entre nous le savent, on ne peut pas battre le casino à son propre jeu même si, parfois, on a beau le savoir, l’addiction est plus forte que la raison. C’est pareil avec les entreprises de paris sportifs. C’est statistique, mathématique, indiscutable. Pourquoi diable se lanceraient-elles là-dedans si c’était pour y perdre des plumes ? Que ce soit Winamax, Unibet, Betclic, ces boîtes ne sont pas des associations à but non lucratif et leur objectif premier est de faire rentrer du cash dans les caisses grâce aux mises des parieurs.

« J’ai tenté de mettre fin à mes jours »

C’est d’ailleurs pour cela qu’elles n’aiment pas beaucoup les rares oiseaux qui parviennent à gagner plus qu’à perdre et qu’elles bichonnent ceux qui, au contraire, y laissent beaucoup de leur argent et de leur vie sociale. C’est le cas de Nicolas, 27 ans, tombé dans la marmite quand il n’avait que 15 ans et qui, après avoir réussi à sortir de cette spirale infernale, consacre aujourd’hui son temps à sensibiliser la jeunesse sur les graves dangers de cette addiction déguisée en amusement. Il a notamment réalisé un clip dans lequel il met en musique cette expérience qui a bien failli lui coûter la vie. Il dit aujourd’hui avoir perdu « plus d’un million d’euros en dix ans », entre ses salaires et les nombreux crédits contractés pour se refaire.

« Etre là, vivant, pour vous parler aujourd’hui est déjà un miracle en soi. Si je parle de miracle, ce n’est pas un mot choisi au hasard […]. Je me sentais comme un moins que rien, j’étais rongé par la culpabilité. J’ai fini par croire que c’était moi le problème, que j’étais une erreur. Alors j’ai voulu supprimer cette erreur, la rayer de la surface de la terre. Puisque j’estimais ne plus mériter de vivre, j’ai tenté de mettre fin à mes jours mais par miracle j’ai survécu. Aujourd’hui, j’ai choisi de transformer cette souffrance en engagement. Je veux témoigner, alerter et lutter pour que d’autres ne vivent pas le même enfer. »

Son histoire est semblable à celle de milliers d’autres jeunes à travers le pays. Et pas n’importe quels jeunes, non. De préférence celle des quartiers populaires, marquée par un taux de chômage bien supérieur à la moyenne nationale, qui sont dès lors des cibles faciles de par leur difficulté économique et leur passion dévorante pour le sport en général et le football en particulier. Le rapport parle ouvertement d’un nouvel « impôt sur la misère » ponctionné directement dans les poches de ces jeunes en quête d’ascension sociale.

Le département de la Seine Saint-Denis a détourné les campagnes de pub des opérateurs de paris sportifs pour alerter sur les dangers de l'addiction.
Le département de la Seine Saint-Denis a détourné les campagnes de pub des opérateurs de paris sportifs pour alerter sur les dangers de l'addiction.  - Aymeric LE GALL

Les influenceurs également dans le viseur

« Les campagnes publicitaires adoptent un langage de quartier et un esthétisme inspiré des représentations stéréotypées de la banlieue : rappeur, barres d’immeubles, référence à la prison ou encore scène de vie sociale devant un kebab », pointe du doigt le rapport. Le tout avec l’aide complice des influenceurs qui incitent les jeunes à foncer sur les offres exclusives et les codes promos, oubliant de leur préciser qu’ils sont grassement rémunérés pour le faire et sans jamais (ou si peu) prévenir des risques encourus par une pratique déraisonnable.

Cité dans le rapport car partenaire de Winamax, Mohammed Henni, l’influenceur fan de l’OM aux 2 millions d’abonnés sur YouTube et Instagram, a publié 155 contenus en lien avec les paris sportifs rien que pour la seule année 2024.

Le problème à l’heure actuelle, c’est que l’Autorité nationale des Jeux (ANJ), censée encadrer et faire respecter les règles qu’elle a elle-même mises en vigueur vis-à-vis des opérateurs, manque de moyens humains et financier pour réguler ce marché fou. « Il faudrait la possibilité comme pour la loi Evin d’attaquer en justice les opérateurs qui ne respectent pas les règles », suggère Myriam Savy, à l’image de Winamax, qui a tout de même été sommée de retirer sa pub « Tout pour la daronne », celle-ci enfreignant les règles en vigueur.

A quand une « loi Evin » sur les paris sportifs ?

C’est contre tout cet écosystème totalement dérégulé et ces pubs à gogos que certains politiques veulent agir aujourd’hui. Pour cela, ils se sont fixé trois objectifs : interdire aux personnalités (influenceurs mais aussi sportifs de haut niveau, qui prêtent volontiers leur image dans les campagnes d’affichages publicitaires) de faire la promotion des paris, réduire le volume de publicités pour des jeux d’argent, notamment en interdisant la publicité sur les réseaux sociaux, à la TV ou à la radio, et interdire les gratifications financières (free bets, bonus, etc). Ce n’est que comme ça que l’on pourra agir à grande échelle pour stopper ce qui pourrait rapidement devenir un véritable problème de santé publique.

Car la publicité joue un rôle majeur dans le développement de cette addiction. Selon un sondage IFOP réalisé pour Addictions France, 62 % des parieurs déclarent avoir joué sous l’influence d’une publicité et 83 % de ceux exposés à des contenus d’influenceurs affirment que c’est cela qui leur a donné envie de parier. A l’image de ce qu’ont vécu les industriels du tabac et de l’alcool par le passé, les entreprises de paris sportifs, qui ne connaissent pas la crise mais surfent sur celle des autres, ont peut-être enfin trouvé à qui parler.