Angleterre-Italie : Génie tactique, engagement politique et rêve de titre… Comment Southgate est devenu l’idole de tout un pays

FOOTBALL Arrivé sur la pointe des pieds à la tête des Three Lions, Gareth Southgate est en passe de devenir le héros de tout un peuple, 55 ans après le dernier titre international de la sélection

Aymeric Le Gall
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Gareth Southgate, l'homme qui a refait rêver les Anglais.
Gareth Southgate, l'homme qui a refait rêver les Anglais. — Frank Augstein/AP/SIPA
  • L’Angleterre défie l’Italie en finale de l’Euro 2021, dimanche soir, au stade Wembley à Londres.
  • Si elle en est là, elle le doit en grande partie à son sélectionneur, Gareth Southgate, qui prépare son coup de maître depuis cinq ans maintenant.
  • Pour comprendre la nouvelle hype autour du boss, on a fait appelle à Darren Tulett, l’animateur anglais de beIN Sport (qui diffuse la finale sur ses antennes dimanche).

Cinquante-cinq ans après son dernier titre international, l’Angleterre n’a jamais été aussi proche de ramener le football à la maison. A quelques heures de la finale de l’Euro qui opposera l’Italie aux Three Lions, dimanche soir, un homme est en passe de gagner son ticket pour le panthéon du foot british (et sa place chez Mme Tussaud par la même occasion). Cet homme, c’est Gareth Southgate, le sélectionneur installé là en intérim parce qu’il n’y avait personne d’autre pour faire le job après le renvoi de Sam Allardyce, éclaboussé dans une affaire de corruption.

« On sort de l’Euro 2016 après une élimination contre l’Islande, ce qui reste l’un des pires moments de l’histoire de la sélection, Hodgson est remplacé par Sam Allardyce, qui se fait virer au bout d’un match. Donc il arrive vraiment dans un contexte compliqué, se souvient Darren Tulett, le journaliste et animateur anglais de beIN Sport. Et il faut bien dire ce qui est, quand il est nommé, il n’y a strictement aucun enthousiasme dans le pays. C’est tout juste si au pub on se dit "ah ouais, bon, OK…" ». Pourtant, alors que chez les bookmakers la cote pour le crash d’une comète sur les Iles Malouines est plus élevée que celle de voir l’Angleterre réaliser un bon tournoi, l’ancien coach des U21 parvient à hisser la nation en demi-finale du Mondial en Russie. La première pierre vers la construction d’une respectabilité pourtant pas gagnée d’avance.

Un plan patiemment élaboré depuis 2016

Malgré cette perf au-delà de l’imaginable pour tout cerveau normalement constitué, Gareth Southgate n’a pas forcément bénéficié d’un ouragan de sympathie ces trois dernières années dans le pays. « Depuis 2018, c’était mi-figue, mi-pamplemousse comme dirait mon ami Omar Da Fonseca. Disons qu’on est arrivé avec un enthousiasme modéré à cet Euro, même si on y croyait plus qu’en 2018 », admet Tulett. Mais là encore, comme nous l’explique le plus Frenchy des Britanniques, l’ancien coach de Middlesbrough a joué un rôle important là-dedans.

« Là où il a été fort, c’est qu’il nous a fait comprendre, et ça, c’est une nouveauté en Angleterre, qu’on n’était absolument pas les meilleurs du monde. Toutes les bêtises sur les Anglais qui inventent le foot, blabla, on oublie. On n’a pas disputé une finale depuis 1966 ! Et il l’a fait pour le bien de ses joueurs, pour leur enlever un peu de pression. Parce que même si on est nuls dans les grandes compétitions, les médias et le public ont toujours des espoirs inconsidérés envers leur équipe et ça peut mettre trop de pression sur les joueurs. »

Mais cette fois-là, les raisons d’y croire son belles et bien réelles. Déjà parce que l’Angleterre va jouer dans un stade de Wembley tout acquis à sa cause et que ses joueurs n’ont pas eu à se farcir des allers-retours au fin fond de l’Europe sous des cagnards sahariens, contrairement aux autres équipes. Mais aussi et surtout parce que Gareth Southgate a fait de cette équipe une machine froide et sans pitié, qui ne concède rien ou presque à ses adversaires.

Ce plan de jeu, so Didier Deschamps diront les mauvaises langues – solide derrière et on marque les premiers –, il le mûrit depuis bientôt cinq ans. A cette époque, il était venu assister à l’Euro 2016 en tant qu’observateur technique pour le compte de l’UEFA. Et il est reparti avec un paquet de notes sous les bras. Notamment une, simple, basique : « L’équipe qui a marqué la première a perdu seulement deux fois dans toute la phase de groupes, remarque-t-il alors. L’avantage psychologique ainsi acquis est immense, l’avantage tactique aussi car vous n’avez plus à prendre de risques quand vous menez. »

« Southgate c’est le pragmatisme personnifié »

Cinq ans plus tard, le plan a fonctionné à merveille, l’Angleterre étant tout simplement la meilleure défense du tournoi. Sans forcément pratiquer un football champagne, Southgate a inculqué une rigueur tactique à ses joueurs, qui semblent tous accepter de le suivre à la guerre sans moufter. Darren Tulett : « Southgate c’est le pragmatisme personnifié. Il sait formidablement s’adapter à chacun de ses adversaires et jusqu’ici la plupart de ses choix ont été payants. Ce n’est pas le football le plus sexy, le plus glamour, mais c’est le football le plus efficace. On n’a certes pas tous les meilleurs joueurs de la planète, mais ensemble, c’est une sacrée équipe qui croit en ce qu’elle fait et, surtout, qui croit en son sélectionneur, et ça c’est le plus important. »

« Depuis trois semaines, il suit son instinct et en est récompensé. Cela faisait longtemps que l’Angleterre n’avait pas été dirigée par quelqu’un aux principes inoxydables, prêt à mourir pour ses idées, prêt à assumer ses idées contre tout le monde. C’est sa grande force », écrivait pour sa part Jamie Carragher dans une tribune sur le Times.

Ainsi, pour contrer l’Allemagne et son 3-5-2 avec des dévoreurs d’espace sur les côtés, en 8es de finale, Southgate sort lui aussi une défense à trois, longuement travaillée ces dernières années pour parer à toute éventualité. Résultat, Gosens, qui avait notamment mis la misère au Portugal et à Nelson Semedo sur son côté gauche, n’a pas existé. Et l’Angleterre a marqué en premier, et gagné. En demie, face à une équipe danoise co-meilleure attaque de la compète et réputée pour être l’équipe qui allumait le plus les buts adverses, les Anglais ont récité leur partition à merveille. Résultat, 6 petits tirs côté danois et un seul but encaissé, le premier encaissé par les Three Lions depuis le début de l’Euro, sur une phase arrêtée (un coup franc de Damsgaard) qui plus est.

BoJo, le genou et la cravate à petits pois

Au-delà de sa science tactique et managériale, c’est toute la personnalité du sélectionneur qui séduit une bonne partie du peuple anglais. Enfin, surtout les jeunes, les libéraux et autres anti-Brexit. « On n’a jamais été aussi divisés politiquement depuis le Brexit, les Anglais vivent dans une ambiance assez détestable ces derniers temps, et Gareth Southgate incarne un visage moderne et progressiste », salue Darren Tulett. Ainsi, quand certains supporters à Wembley ont cru bon de huer les joueurs anglais qui posaient un genou au sol, avec l’aval plus ou moins explicite de Boris Johnsson, le boss est venu clarifier les choses. « Collectivement, nous avons été déçus qu’il y ait des sifflets envers les joueurs qui s’étaient agenouillés, a-t-il déclaré après le premier match de l’Euro. Ces personnes devraient se mettre à la place de ses jeunes joueurs et imaginer ce qu’ils ont dû ressentir (…) Nous sommes totalement unis sur ce sujet. Nous nous sentons plus que jamais déterminés à mettre un genou à terre dans ce tournoi. »

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jkbveriva - Carl Recine/AP/SIPA

« On gagne l’Euro et après on l’installe à la tête du pays. Votez Gareth !, s’enflamme l’ami Darren, avant de reprendre son sérieux. La nouvelle génération de footballeur anglais, les Sterling, les Rashford, sont très engagés pour des causes justes qui leur tiennent à cœur. Et Southgate incarne cet esprit-là, il porte aussi ce message d’inclusion, d’ouverture, de tolérance, et il soutient totalement ses joueurs dans leurs combats. C’est aussi ça qui fait qu’on l’aime et qu’on aime cette équipe. » Et cela se voit jusque dans le look de nos voisins d’Outre-Manche. Ainsi, comme en 2018 avec le fameux veston de Southgate, que tout le royaume s’arrachait, les supporters des Three Lions ont cette fois-ci fait main basse sur la cravate bleue à pois blancs de leur nouvelle idole, dans la boutique Percival qui habille le sélectionneur. Ce qui est tout sauf anodin dans un pays qui a érigé l’élégance vestimentaire au même rang que les joyaux de la Couronne.