Le Bahreïn a-t-il investi au Paris FC pour damer le pion du Qatar au PSG ?

FOOTBALL Les deux clubs parisiens sont désormais tout ou partie aux mains de puissances gazières du Golfe

Aymeric Le Gall

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Hamad ben Issa Al Khalifa, l'émir du Bahreïn.
Hamad ben Issa Al Khalifa, l'émir du Bahreïn. — FAYEZ NURELDINE / AFP
  • Le Paris FC a annoncé le 27 juillet l’entrée du Bahreïn au capital du club de Ligue 2 à hauteur de 20 %.
  • Ennemi juré du Qatar, le petit état insulaire a-t-il en tête de venir embêter les Qataris sur leurs plates-bandes parisiennes ?

Une guerre fratricide entre émirs du Golfe en plein Paris, même Hollywood n’y avait pas pensé. Et pourtant, c’est bien ce qu’on a cru pressentir en voyant le Bahreïn poser son baluchon dans la capitale et prendre 20 % des parts du Paris FC le 27 juillet. A quelques kilomètres du Parc des Princes et du PSG des Qataris, donc. Car ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la couronne bahreïnie déteste le pouvoir en place à Doha, dont est issu Nasser Al-Khelaïfi. Un ressentiment qui remonte à la fin du XIXe siècle quand le Qatar, sous l’impulsion des Al-Thani, alors simple famille de négociants, s’est affranchi de la tutelle bahreïnie.

« Le sentiment de détestation réciproque entre ces deux pays est ancré dans les mentalités de façon ancestrale, explique Clarence Rodriguez, ancienne correspondante française dans le Golfe. Il faudrait être bien naïf pour penser le contraire et ne pas faire le rapprochement avec l’investissement au Paris FC ». En effet, il n’en fallait pas plus pour alimenter la machine à fantasme et voir, dans les futurs derbies PSG-PFC, le prolongement d’une guerre fratricide entre émirs ennemis. Mais la réalité est-elle vraiment aussi binaire que cela ?

Le Bahreïn, Ferracci et le colonel

Il convient de mettre d’emblée les choses au clair. Ce n’est pas le Bahreïn qui est venu chercher Paris mais bien l’inverse. En tout cas dans le récit officiel qui nous est conté par Pierre Ferracci, l’homme d’affaires à la tête du deuxième club francilien. « Les Bahreinis avaient approché d’autres clubs avant nous, affirme-t-il. On n’a fait que bénéficier d’un concours de circonstances qui a fait que ça a matché très vite. » Ce coup de pouce du destin est venu de Corse, l’île natale du président parisien.

Il raconte : « J’avais un contact là-bas qui m’a mis en relation avec un colonel des forces spéciales françaises qui avait été mis à disposition du Bahreïn il y a quelques années et qui a fait sa vie là-bas. Il est devenu l’un des responsables de la sécurité du royaume, à la fois du fils [le prince Nasser ben Hamed Al-Khalifa] qui s’occupe des questions sportives et qui est notre interlocuteur privilégié et du roi [Hamad ben Issa Al Khalifa]. C’est lui qui nous a permis de présenter un dossier et de monter ce partenariat. Si je n’avais connu pas cette personne en Corse, je pense qu’il n’y aurait jamais eu de relations entre le Bahreïn et le Paris FC ».

Ce partenariat, « salutaire » selon les mots de Ferracci en cette période de grave crise économique du foot français, correspond à une entrée du Bahreïn dans le capital du Paris FC à hauteur de 20 %, soit environ 5 millions d’euros. Et si le président prévient qu’en cas de montée en Ligue 1 ses nouveaux mécènes ajouteront probablement une petite rallonge, tous les acteurs de ce dossier s’accordent à dire que l’investissement bahreïni a vocation à rester minoritaire dans le club. Un argument qui penche en faveur d’une politique stratégique bien différente de celle des Qataris au PSG.

Le Bahreïn ne joue pas dans la même cour que le Qatar

Pour Clarence Rodriguez, ancienne correspondante pour les médias français à Riyad et spécialiste des questions géopolitiques dans le Golfe, « le Bahreïn veut se positionner face au Qatar, rivaliser sur le même terrain, sauf qu’ils ne jouent pas du tout dans la même catégorie. » « Comparons ce qui est comparable, embraye l’enseignant spécialiste en géopolitique du sport Jean-Baptiste Guégan. Quand on regarde les économies des deux Etats, le Bahreïn ne peut pas se permettre d’avoir le même soft power sportif que le Qatar, il y a une vraie différence d’échelle. Le Bahreïn est économiquement dépendant de ses voisins et notamment des prêts de l’Arabie Saoudite et des Emirats Arabes Unis [les finances du pays sont en effet sous perfusion du Conseil de coopération du Golfe]. Il n’a pas une réelle autonomie stratégique ».

A la différence du Qatar, pays encerclé de monarchies ennemies et qui s’est surtout servi du PSG pour se chercher des alliés occidentaux bienvenus, le Bahreïn ne cherche pas la protection de la France. « Leur stratégie est d’abord économique, poursuit l’auteur de Géopolitique du sport, une autre explication du monde. Leur visée est avant tout liée à l’image de marque du pays qu’ils essayent d’imprimer à l’étranger. En gros, le Bahreïn cherche à ramener du touriste et à faire connaître le pays en bien. » Et il y a du boulot. Car si ce petit état insulaire n’est pas au centre des discussions chaque midi au bistrot du coin, on a quand même tendance en général à l’associer instinctivement à un état pas forcément porté sur la question des Droits humains.

Le Bahreïn, une monarchie autoritaire aux mains des Khalifa

Et pour cause. En 2011, alors que les révolutions du printemps arabe arrivent aux portes de Manama, la capitale bahreïnie, la dynastie sunnite des Khalifa en place au pouvoir fait appel à son allié Saoudien pour mater, chars à l'appui, l’embryon de rébellion qui menace sa suprématie. « Il existe une forte emprise sécuritaire que le Bahreïn utilise de diverses manières pour maintenir la situation actuelle. Sur le plan des Droits de l'Homme, certaines violations ont encore cours aujourd’hui et et les libertés sont toujours restreintes », nous affirme l’ONG Bahrain Centre for human rights. Spécialiste de la région après ses douze années passées dans le Golfe, Clarence Rodriguez nous détaille la situation politique au Bahreïn.

« C’est un gouvernement qui fait état de répression concernant les dissidents, qui applique la peine de mort, qui fustige tout ce qui à trait à la liberté d’expression, il n’y a pas de liberté d’association, pas de liberté de réunion, pas de liberté de circulation pour les gens surveillés par le régime. Tout ça sans parler de l’application de torture et de mauvais traitements infligés à certains détenus ou militants incarcérés. »

Une vraie carte postale.

Dans l’entourage du président Ferracci, on nous assure que ces questions des Droits humains n’ont pas été mises sous le tapis, tout en nous rappelant également que si l’on ne devait accepter des partenariats qu’avec des pays que l’on qualifiera grossièrement de « clean », « on se couperait de la moitié de la planète ». « Les Bahreïnis et les dirigeants parisiens se font critiquer alors qu’ils ne font que répéter des processus déjà connus ailleurs, et sans les mêmes moyens financiers que le Qatar ou que les Amirats Arabes Unis avec Manchester City, tient à rappeler Jean-Baptiste Guégan. C’est un peu facile de ne taper que sur le Bahreïn ».

Selon nos informations, le président Pierre Ferracci, dont l’amitié avec Emmanuel Macron n’est un secret pour personne, a par ailleurs sondé l’Elysée et le ministère des Affaires Etrangères sur les relations franco-bahreïnie avant de se lancer dans l’aventure. « Il est normal qu’on s’assure qu’un tel investissement de ce type ne pose pas de problème, et quand on nous dit que non seulement ça n’en pose pas mais qu’en plus ça va dans le bon sens, on fonce », nous confirme une source proche du dossier.

Le Paris FC, porte d’entrée vers les élites politiques pour le Bahreïn ?

La proximité entre le président du Paris FC et celui de la République (qui a été le témoin de mariage du fiston Marc Ferracci, et vice versa) n’est d’ailleurs peut-être pas totalement étrangère à l’intérêt du Bahreïn pour le Paris FC. Pour Jean-Baptiste Guégan, on peut même parler de partenariat gagnant-gagnant : « Pierre Ferracci sait que ça lui ouvre des opportunités là-bas mais il sait aussi qu’il ouvre pour les Bahreïnis la possibilité d’accéder aux réseaux des élites françaises. C’est la même stratégie que le City Football Group. Quand ils arrivent à Manchester, l’objectif c’est certes de rependre un club et de créer une multinationale du foot, mais la vraie raison c’est le projet Falcon : se servir du foot pour se rapprocher des élites anglaises et avoir une priorité sur les opportunités économiques, immobilières et financières. Là c’est pareil. Sans Ferracci et son réseau, je pense que le Bahreïn ne serait pas venu à Paris ».

« L’idée du Bahreïn c’est de se positionner dans la sphère géopolitico-sportive française, valide Clarence Rodriguez, mais je ne crois pas en revanche que le but du régime des Khalifa soit de damer le pion au Qatar. Disons que s’ils peuvent les embêter, ça sera déjà ça de pris ». Et notre source de conclure : « Il est quand même possible que ça les amuse un peu de venir jouer sur le terrain du Qatar. » Vivement le prochain derby parisien.