Dakar 2021 : Le sport se compromet-il en acceptant d'aller en Arabie saoudite ?

SOFT POWER L'Arabie saoudite s'est lancée dans la politique dite du soft power sportif afin de changer son image à l'international et de développer l'industrie du tourisme

Aymeric Le Gall

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Le Dakar en Arabie Saoudite
Le Dakar en Arabie Saoudite — SIPA
  • L’Arabie saoudite a accueilli un grand nombre de compétitions ou exhibitions sportives depuis la fin de l’année 2019.
  • Cette politique de softpower vise à changer l’image du pays sur le plan international afin d’attirer un nombre croissant de touristes.
  • En France, des voix s’élèvent pour que les organisateurs de compétitions sportives cessent d’accepter les dollars saoudiens en fermant les yeux sur la situation des droits humains dans le pays.

Après le foot, le golf, la boxe, on en passe et des meilleurs, l’Arabie saoudite s’est récemment offert deux nouveaux événements sportifs, l’épreuve cycliste du Saudi Tour et le Dakar, dont la deuxième édition saoudienne a démarré ce week-end. Et le pays du Moyen Orient ne compte pas s’arrêter là et rêve désormais d’organiser un Grand Prix de Formule 1. Pourtant peu réputé pour son amour du sport, le régime saoudien s’est subitement pris de passion pour tout ce qui court, qui tape ou qui roule. Réveil soudain d’une flamme sportive ? Pas vraiment.

Au bout du fil, Malik Salemkour rit. Le président de la Ligue des droits de l’homme a une tout autre théorie. « Ces achats à coups de pétrodollars de grands événements sportifs ne sont rien d’autre qu’une opération de camouflage pour masquer que l’Arabie Saoudite est une théocratie barbare qui recourt à la peine de mort, où les opposants politiques, les femmes, les homosexuels et les minorités étrangères sont discriminés, agressés ou emprisonnés », dénonce-t-il. Sur France Info, Antoine Madelin, directeur du plaidoyer à la Fédération internationale pour les droits humains dénonçait lui « une entreprise médiatique pour redorer l’image d’un régime sanguinaire ».

A l’image de son voisin et ennemi qatari, en pointe en matière de diplomatie sportive après le rachat du Paris Saint-Germain à l’été 2011 et l’organisation du Mondial de foot en 2022, l’Arabie saoudite a choisi le sport comme instrument de puissance sur le plan international. Mais à la différence du petit émirat gazier, qui utilise le football pour étendre son aire d’influence à travers le globe et grossir son carnet d’alliés en occident face à des voisins aussi hostiles qu’envahissants, le coup de force sportif de l’Arabie Saoudite est davantage perçu par le régime en place comme un levier économique.

L’Arabie saoudite veut changer son image

« Cette politique fait partie du plan "Vision 2030" mis en place par Mohamed Ben Salman – le prince héritier – qui tend à diversifier l’économie du pays car la manne pétrolière seule ne suffit plus à satisfaire une population de plus en plus nombreuse. Le pays tire 90 % de ses revenus de la production pétrolière, or celle-ci va finir par se tarir », explique Clarence Rodriguez, correspondante pour les médias français à Riyad pendant près de 12 ans. L’idée est simple – développer l’économie du tourisme via les retombées médiatiques des différents événements, la réalisation est un chouïa plus coton en revanche.

Parce que l’Arabie saoudite n’arrive pas en premier dans la liste des pays qu’on souhaite découvrir. « La guerre au Yémen, les assassinats politiques, les purges à tour de bras [des gens de la famille de Ben Salman ont été embastillés au nom d’une campagne de lutte contre la corruption], décrit Clarence Rodriguez. Sans parler de l’affaire Khashoggi, ce journaliste assassiné au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul le 2 octobre 2018 et dont la CIA soupçonne le régime saoudien d’en être le commanditaire. » Ce qui lui fait dire, en comparaison avec la relative réussite politique de soft power du Qatar, que « le passif est plus lourd pour l’Arabie saoudite et que, de ce fait, la réussite de cette politique de soft power n’est pas garantie. »

Nacer Bouhanni lors du Saudi Tour le 7 février 2020.
Nacer Bouhanni lors du Saudi Tour le 7 février 2020. - Anne-Christine POUJOULAT / AFP

La politique du carnet de chèque

Pourtant, jusqu’ici, l’Arabie saoudite n’a pas semblé éprouver de grandes difficultés à convaincre les organisateurs d’événements sportifs de faire un crochet par chez elle. Voyez plutôt. Depuis décembre 2019 le royaume ultra-conservateur de la péninsule arabique a accueilli le combat de boxe Ruiz-Joshua, la Supercoupe d’Italie, la Supercoupe d’Espagne, le tournoi de golf Saudi international, le Saudi Tour de cyclisme et donc pour la deuxième fois le Dakar, qui s’est élancé dimanche de Djeddah.

Pour ce faire, le prince héritier Mohamed Ben Salman, « MBS » pour les intimes, a dégainé l’arme de conviction massive : les dollars. Beaucoup. « Du fait de la manne financière liée au pétrole, ils peuvent se payer n’importe quel événement sportif d’envergure », constate le député Régis Juanico, auteur début 2020 d’une tribune dans le JDD pour dénoncer l’organisation du Dakar dans le désert saoudien.

Outre ses critiques à l’égard du régime autocratique saoudien « bien éloigné des valeurs du sport », le député de Mouvement Génération. s voit dans cette « politique du carnet de chèque » un danger à plus ou moins long terme pour le sport. « Quand ils achètent la finale de la Supercoupe d’Espagne ou d’Italie à 120 millions d’euros, le gala de boxe à 90 millions d’euros ou le Dakar à 15 millions d’euros par an, ils créent une bulle spéculative sur les droits sportifs. Personne ne peut s’aligner, on est en train de former une sorte de ghetto sportif où il n’y aura plus que quelques pays ultra-riches ou ultra-corrompus qui pourront s’offrir de tels événements », déplore-t-il. « Autant d’argent, embraye le député de Loire, forcément c’est tentant pour des organisations privées lucratives qui cherchent la rentabilité et le retour sur investissement, mais à quel prix ? »

Interrogé sur ce choix avant la première édition du Dakar en Arabie saoudite, David Castera, le nouveau patron de la course chez ASO (Amaury Sport Organisation), avance un argumentaire en deux parties.

  • C’est pas nous qui avons commencé

Le Dakar n’est pas le premier à aller en Arabie saoudite, il y a déjà beaucoup de gens qui y vont. Il y a beaucoup d’entreprises qui travaillent là-bas, qui investissent, beaucoup d’épreuves sportives. La Formule E a ouvert la voie, il y a eu des matchs de tennis, des matchs de foot, des matchs de catch, des matchs de boxe. Donc le Dakar s’inscrit dans la lignée de tous ces événements. »

  • L’Arabie saoudite fait des efforts

On s’est réuni pour réfléchir, mais on a eu beaucoup de garanties du pays, on sait qu’il y a une volonté d’ouverture. L’Arabie saoudite veut s’ouvrir, donc elle se sert de ces événements pour se faire connaître, pour faire découvrir le pays, pour attirer les touristes. C’est un développement d’abord par le sport. »

Un ultime argument qui fait bondir Clarence Rodriguez. « Mais qu’ils disent directement qu’ils ont besoin d’argent et qu’ils y vont pour toucher le gros chèque ! Depuis quand une compétition sportive est organisée dans le but d’aider les populations autochtones ? C’est plus grave encore de dire cela, s’insurge cette spécialiste du royaume sunnite. Ça traduit une méconnaissance du pays. Ne savent-ils pas qu’on exécute à tour de bras ? Au contraire de participer à l’ouverture du pays, ils cautionnent la politique de répression mise en place par MBS. »

Un constat partagé par le président de la Ligue des droits de l’homme. « ASO s’est couché devant l’argent du régime. C’est entre eux et leur conscience. Est-ce que l’argent vaut le silence et la compromission ?, s’interroge Malik Salemkour. Et puis l’argument de l’ouverture du régime ne tient pas debout une seconde. Les éléments fondamentaux du régime restent les mêmes, il n’y a pas d’ouverture démocratique, pas de liberté de la presse, pas de liberté d’expression pour les opposants politiques notamment sur les réseaux sociaux, les femmes continuent à être traitées comme des sous-êtres humains, les conditions de vie dans les prisons sont indignes, les contrôles militaires sont particulièrement forts. »

L’UE à la rescousse ?

De son côté, Régis Juanico croit plus en une action politique contraignante qu’en un hypothétique réveil des consciences de la part des organisateurs d’événements sportifs. Pour lui, l’Union européenne a un rôle à jouer là-dedans. « Il faut qu’on puisse lutter contre ça, il faut un pouvoir politique fort qui soit capable d’imposer aux fédérations internationales sportives des cahiers des charges extrêmement précis sur les conditions dans lesquelles on organise les grands événements sportifs internationaux. »

Difficile à imaginer cependant quand on voit la manière avec laquelle le gouvernement français (mais il n’est pas le seul), traite avec l’Arabie saoudite. « Le problème, convient Clarence Rodriguez, c’est que certains pays, dont la France, mettent un voile sur ces questions. Ils feignent de ne pas voir la vérité. Ils pensent qu’ils vont décrocher de gros contrats s’ils n’ouvrent pas la bouche, mais c’est peanut comparé aux Américains. » Et aux sportifs.