Ligue des champions: Entre Cruyff et Montessori, comment l'Ajax a produit sa génération dorée

FOOTBALL De Ligt, De Jong, Mazraoui et tous les autres ont été formés avec des méthodes révolutionnaires

B.V.

— 

Le jeune capitaine de l'Ajax Matthijs de Ligt
Le jeune capitaine de l'Ajax Matthijs de Ligt — GABRIEL BOUYS / AFP
  • Qualifié en quart de finale de la Ligue des champions contre la Juve, l'Ajax possède une génération de jeunes joueurs de grands talents.
  • Ses joueurs ont été formés à l'Académie de l'Ajax, avec des préceptes révolutionnaires proche de ceux des écoles Montessori.

Pour comprendre comment l'Ajax a éliminé le Real Madrid le mois dernier, il faut remonter à fin 2010 et une défaite face à ce même Real. L’histoire, synthétisée, est connue : l’idole du pays Johan Cruyff fulmine de voir son Ajax « ne plus être l’Ajax » et décide de revenir aux affaires pour tout changer. Le champion d'Europe 95 entame sa « révolutions de velour ». Des anciens grands noms du club (Bergkamp, Overmars, Jonk) arrivent aux affaires, on mise sur la formation des jeunes, on cause football total. Et paf, huit ans plus tard, après une finale de Ligue Europa en 2017, revoilà l’Ajax dans le Top 8 européen.

La version moins romancée inclut de vilaines luttes de pouvoir, des insultes et des déchirements dans le football oranje et une fin en licenciement général en 2015. Passons. Plus intéressant, pendant quatre ans, l’Ajax a tenté de mettre en place un système de formation des joueurs révolutionnaire. Dont la génération De Jong – De Ligt – Van de Beek – Mazraoui, tous sur le terrain mercredi face à la Juve en quarts de finale, est le pur produit. « Nous avons contribué au succès actuel de l’Ajax de manière évidente et de toutes les manières possibles », résume d’emblée Ruben Jongkind, l’une des têtes pensante du « plan Cruyff ».

L’idée du plan, refaire de l’Ajax le meilleur club formateur d’Europe. Et derrière l’idée, deux hommes : Wim Jonk, ancien international néerlandais mis à la tête du centre de formation de l'Ajax et donc son assistant, Jongkind. « Tout le monde nous riait au nez quand on évoquait l’ambition d’être top 8 européen, se souvient ce dernier, Nous, on pensait que c’était possible, si on change la culture du club, si on fait les choses différemment. Notre credo, ce n’était pas de gagner la Ligue des champions, mais de former des joueurs qui vont la gagner ailleurs. Et maintenant, on a des joueurs qui vont signer à Barcelone. On a créé l’état d’esprit, une culture de la performance pour que ce soit possible. »

Privilégier l’individu aux résultats

Les premières étapes du plan Cruyff sortent tout droit de votre meilleure partie du football manager. Proposer un jeu offensif, se baser sur les joueurs formés au club, faire venir des jeunes joueurs de 16/17 ans à très fort potentiel (De Jong, Dolberg) pour les préparer à la méthode Ajax, et enfin ne recruter que des joueurs meilleurs que ceux formés au club pour permettre à ces derniers de progresser sans la moindre anxiété.

La suite, c’est l’enfant. Privilégier l’individu aux résultats. La première consigne est d’arrêter de demander aux coachs des équipes de jeunes de gagner les matchs, mais de chercher la progression individuelle de chacun des gamins. Jongkind théorise :

« La culture c’était : tu es un bon coach si tu gagnes ton match de jeunes. Du coup les entraîneurs ne faisaient jouer que leurs meilleurs joueurs dans les positions où ils étaient bons, et pas ceux qui ont des problèmes à la maison ou à l’école. Ajoute à ça des consignes tactiques et une préparation face à l’adversaire et tu pourras gagner tes matchs, ok. Mais ça ne rend pas le joueur meilleur. Un joueur devient meilleur quand il devient plus fort techniquement et quand il comprend mieux le jeu. Pour ça, tu as besoin de jouer dans plusieurs positions, de t’entraîner dans un environnement dans lequel ton entraîneur pense que tu peux progresser. »

Le joueur n’appartient ainsi plus à une seule équipe où un seul coach. Il peut naviguer de week-end en week-end entre les U15, U16 ou U17, jouer en défense ou au milieu de terrain en fonction de là où on veut l’amener, de son état de forme, de ses soucis extrascolaires. Arrivé très grand en taille, De Ligt est ainsi très rapidement surclassé de deux catégories d’âge. Mazraoui, lui, est sauvé d’un départ prématuré malgré son développement physique tardif par un « déclassement » en U14 où sa capacité technique et ses déplacements le font sortir du lot. Chacun des 250 jeunes du centre de formation possède son plan de développement personnel sur le très long terme.

Mazraoui tacle un Madrilène
Mazraoui tacle un Madrilène - AFP

Jongkind : « Chaque enfant est un individu unique qui grandit par phases et pas de manière linéaire, avec de nouveaux objectifs à atteindre chaque année avec une nouvelle équipe. Pour son développement physique, psychologique et social, on regarde par période de 3 ans et pas tous les ans. Il faut être flexible, car la vie d’un enfant change tout le temps. Il faut comprendre ça pour créer le bon environnement au bon moment, chaque jour. Notre job, c’est de voir le potentiel au-delà du niveau actuel et comprendre ce qu’il faut faire pour atteindre ce potentiel. »

Les préceptes se revendiquent comme très proches de ceux des écoles Montessori. « C’est un système éducatif basé autour de l’autonomie, de la créativité, de l’indépendance, de l’apprentissage entre pairs, de la responsabilisation, détaille Jongkind. Tous ces principes sont extrêmement importants, que ce soit académiquement ou sportivement, mais le monde du foot professionnel en est très loin. »

Dans un bel article publié en mars dernier, la journaliste italienne Manuela Ravasio racontait comment elle avait été bluffée par la démonstration de Jongkind sur le sujet lors d’une conférence Montessori.

« C’est une manière différente de concevoir le football, le monde et les relations entre les peuples. Il l’a expliqué en nous montrant le paradigme du joueur et du football attractif. Le joueur total doit percevoir, reconnaître, comprendre, décider. Il doit aussi recevoir, dribbler, passer, marquer, bouger, gagner des duels ; mais il doit aussi être le maître de son comportement, dans son style de vie, son état d’esprit, être capable de gérer son stress, de s’autoréguler. Si le football, depuis son enfance, n’est pas conçu comme un esprit de compétition, mais comme un catalyseur de son développement : psychologique, neurologique, physique, sociale et enfin cognitive, alors le football adopte ici la dimension révolutionnaire et totale que nous admirons. »

A l’extérieur, la philosophie de Jonk et Jongkind crispe. Ancienne légende du club et du football néerlandais, Marco Van Basten qualifie en 2015 le plan Cruyff de « grande comédie » et de « mythe pour journalistes » alors que les résultats se font attendre en équipe première. Dans les faits, la révolution continue à l’Ajax, avec le soutien lointain de Cruyff.

Le duo décide d’une égalité salariale entre tous les coachs des équipes de jeunes, pour qu’aucun ne cherche à être promu par les bons résultats de son équipe. Les gamins s’entraînent chaque semaine à d’autres sports comme le judo, le tennis ou le water-polo pour développer leurs sens. On fait installer des terrains d’urban foot, de foot en salle, de soccer squash. Etape finale? En octobre 2015 est inauguré De Toekomst, le nouveau centre d’entraînement de l’académie de l’Ajax.

« Les effets positifs vont disparaître »

« L’infrastructure du centre est connectée à la philosophie, détaille Jongkind. Le bâtiment des études scolaires sur le campus a été placé au centre, pour qu’ils puissent comprendre que ça fait partie de leur vie, que ce n’est pas à côté. Et depuis ce bâtiment, les élèves peuvent voir à la fois leur terrain d’entraînement, celui des pros mais aussi l’Amsterdam Arena. Ce bâtiment était dessiné comme un espace ouvert pour l’éducation, un peu comme un forum, de manière à ce que les jeunes puissent communiquer les uns avec les autres. La communication est un problème dans le football moderne. Ça passe par le jeu, mais il peut y avoir plus de profit si les jeunes joueurs parlent vraiment plus entre eux. »

On se débarrasse aussi des automates à bonbons, on refait tous les menus de la cantine. La fameuse « culture de la performance ». Et puis, moins de deux mois après l'inauguration, fin de l’aventure. Décembre 2015, la révolution de velours se termine, le duo Jonk-Jongkind ne bénéficiant plus de l’appui d’un Johan Cruyff à bout de souffle face à la maladie. « Etrangement, c’est après notre départ qu’ils ont suivi quelques-uns de nos principes, notamment sur le recrutement, sourit Jongkind. Mais maintenant, tout est redevenu comme avant ou presque au centre de formation de l’Ajax, et je pense que d’ici quelques années, les effets positifs de notre philosophie vont disparaître. »

Jongkind et Jonk, eux, tentent de propager leurs méthodes avec l’association « Cruyff football » dans ses séminaires, des conférences et des écoles à travers le monde. Il se murmure que Jonk pourrait retrouver un poste, du côté de Volendam. D’une certaine manière, grâce à eux, l’Ajax aura retrouvé un peu de son aura et au passage encaissé l’argent des futurs transferts de sa génération dorée. « Ce n’est pas la fierté, conclut Ruben Jongkind. Ce que je souhaite, c’est utiliser ces leçons pour changer le monde de la formation dans le football. Elle est discriminante, presque immorale. Ce qui compte, à la fin, c’est l’éducation de l’enfant. Et si on la change, on peut contribuer à faire un monde meilleur. »