Salzbourg-OM: «Ils ne respectent rien!» Les secrets de Red Bull pour chiper les pépites du football français

LIGUE EUROPA La boisson qui donne des ailes va-t-elle plumer les centres de formation français ?...

Jean Saint-Marc

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Red Bull présente son nouveau projet, le RB Kindergarten.
Red Bull présente son nouveau projet, le RB Kindergarten. — Pixathlon/Shutterstock/SIPA feat. le service Paint
  • Après avoir éliminé Leipzig en quart de finale de Ligue Europa, l'OM doit éliminer un autre club de la galaxie Red Bull, les Autrichiens de Salzbourg, en demi-finale. 
  • Ces clubs sont très critiqués par certains centres de formation français pour leurs pratiques agressives vis-à-vis des jeunes talents. 

REDIFF : A l'occasion de la demi-finale retour Salzbourg-OM,  20 Minutes vous propose une version actualisée de cet article rédigé à l'occasion de Leipzig-OM. 

De notre envoyé spécial,

Le choc des photos. Un cliché pourri, mal cadré, pixélisé. Et même un peu glauque. On y voit un garçon timide dans un sweat-shirt trop grand. Des bouteilles de flotte, et le bras d’un homme qui se planque dans l’arrière-plan. Le garçon sourit timidement, et, surtout il signe : un bon paquet de contrats, bien épais, bien juteux. L’image date de juin 2017 et traîne toujours sur Twitter. Le jeune Ibrahima Konaté, 18 ans tout juste, rejoint alors le RB Leipzig, après avoir disputé seulement treize matchs avec son club formateur, Sochaux.

Le poids des mots. La colère, la rage, l’abattement d’Eric Hély, directeur du centre de formation sochalien, quand on lui reparle de la scène :

« Red Bull ? Ils ne respectent rien ! Ils ne nous respectent pas, nous, les clubs. On les a jamais vus ! Ils ont négocié directement avec le joueur, sans jamais dialoguer avec nous. Nous, ça faisait un an et demi qu’on discutait, qu’on lui avait proposé son premier contrat pro. Il y a un nouvel agent qui est arrivé en cours de route… Ibrahima attendait, soi-disant il réfléchissait. En fait, c’était purement financier ! Au final, il est parti libre, et Leipzig a seulement réglé l’indemnité minimum de la FIFA, trois fois rien ! »

Eric Hély n'a pas regardéLeipzig-OM, en quart de finale de Ligue Europa. « C’est con mais au fond de moi, j'en veux à Ibrahima. C’était un gamin adorable, exemplaire. Mais après cette histoire, je ne peux plus le voir jouer ! »

Quand un gamin snobe le Bayern à l’aéroport

Cette « histoire », comme il dit, résume pas mal la politique de Red Bull sur le « marché » (qui a dit aux esclaves ?) que constitue le vivier des clubs formateurs français. On s’est plongé dans les coulisses de plusieurs « opérations » récemment effectuées par Red Bull, et il y a effectivement quelques grandes tendances qui se dégagent :

  • Un culte du secret et des négociations très fermes.
  • Une volonté de doubler les clubs formateurs et de « verrouiller » les gamins très tôt, avant qu’ils signent leur premier contrat pro, pour ne pas payer d’indemnités de transfert.
  • Une grande générosité au moment de verser les primes à la signature (et les indemnités pour les agents/les familles, nous glissent à l’oreille plusieurs sources, proches de différents dossiers).

Deuxième exemple : Dayot Upamecano, désormais défenseur titulaire de Leipzig. Comme Konaté, Upamecano n’était pas né quand les Bleus ont remporté la Coupe du monde 1998. A l’été 2015, Dayotchanculle a 16 ans, un prénom compliqué et un talent considérable. Pensionnaire du centre de formation de Valenciennes, il n’a jamais évolué avec les pros. Ce qui n’empêche pas les « scouts » du Red Bull Salzbourg de l’avoir sur leurs tablettes. Les grandes manœuvres démarrent : Red Bull propose plus de deux millions à Valenciennes. Et des sommes énormes au jeune homme et à son clan.

« Ils n’ont que ça, l’argent, pour attirer les jeunes… »

Scène absurde : à l’aéroport de Munich, alors qu’ils filaient à Salzbourg pour négocier les derniers détails du contrat, les conseillers du joueur snobent royalement un émissaire du Bayern Munich. « C’était assez compliqué avec le père et l’entourage », euphémise l’agent Frédéric Dobraje, dont la mission a rapidement avorté : « Qu’il refuse de choisir le Bayern au final, je peux le comprendre. Mais qu’il refuse une rencontre… C’est incroyable ! On ne refuse pas le Bayern », s'énerve alors l’ancien conseiller de Lizarazu, qui en met une dernière couche : « De toute façon, les critères étaient uniquement financiers. Et il y avait beaucoup trop de monde autour du joueur. Je n’ai jamais pu l’avoir en direct ! » Un an et demi plus tard, « Upa » passera de Salzbourg à Leipzig, moyennant, selon Der Spiegel, une prime à la signature de trois millions d’euros, un bonus de deux millions par an et un salaire de 200.000 euros par mois.

Upamecano, un œil sur le ballon, l'autre sur sa prime à la signature.
Upamecano, un œil sur le ballon, l'autre sur sa prime à la signature. - SIPA

Le bientôt ex-Lyonnais Willem Geubbels rêve-t-il du même destin ? On dit « ex », car même Jean-Michel Aulas s’est fait à l’idée : l’attaquant ne signera pas pro à l’OL, son club formateur. Pour mieux rebondir dans l’écurie Red Bull ? Ce n’est pas la seule possibilité… Mais elle est bien sur la table. « Financièrement, Red Bull fait de très très belles propositions, souffle Kelly Youga, ancien joueur pro et oncle de Geubbels. Ils sont obligés de proposer plus que le Bayern, Arsenal ou le Real, parce que Red Bull, ce n’est pas mythique. Ils n’ont que ça, l’argent, pour attirer les jeunes ! » Un silence, un soupir, et cette chute, fatale : « Pour attirer les jeunes… Et les parents, et les agents ! »

« Il y a des personnes qui sortent de nulle part », déplorait sur SFR Sport l’agent Philippe Niabe, conseiller de Jean-Kévin Augustin de ses 13 ans jusqu’à… sa signature à Leipzig. « Tu ne sais jamais qui négocie vraiment », s’agace à son tour le représentant d’un club français. Nombreux, comme lui, jugent « agressives » les méthodes des émissaires de Red Bull.

Qu’un taureau sous caféine puisse être agressif, ça n’étonnera personne. Mais ce n’est pas la seule qualité de ces nouveaux venus dans le football, qui, en seulement douze ans, ont monté un impressionnant réseau de scouting et de formation partout dans le monde. La parole est à la défense du «RasenBallsport» (astuce pour camoufler un RB dans le nom alors que le naming d'un club est interdit en Allemagne). Patrick Guillou, consultant Bundesliga sur beIN Sports. « C’est sûr, l’argent fait la différence. Mais si on prend l’exemple de Naby Keïta… Je ne suis pas sûr que beaucoup de clubs français se soient positionnés sur lui. Il ne rentrait pas dans les canons du joueur qu’on recrute en France. » Touché, coulé, comme on dit dans la Deutsche Marine.

Jugé trop petit et trop frêle, le milieu de terrain « box to box » a longtemps été ignoré par les recruteurs français. Et même quand il a explosé à Istres, aucun club de Ligue 1 n’a investi les… 500.000 euros alors réclamés par le club des Bouches-du-Rhône. Alors que le Red Bull Salzbourg n’a pas hésité à lâcher le triple. Le jeune Guinéen n’était pas emballé par le projet sportif. Hop, un petit aller-retour en jet privé, et c’est dans la poche. Quand on voit les infrastructures du géant, on peut difficilement dire non.

« On est très encadrés, très suivis »

« Ils garantissent aux joueurs des temps de jeu très importants, qu’ils n’auraient pas dans un plus grand club », ajoute un conseiller de joueur. « Ils me font jouer avec Liefering (une filiale) en D2 autrichienne, puis me font remonter avec Salzbourg pour la Youth League, on est très encadrés, très suivis », confiait à 20 Minutes Mahamadou Dembélé, défenseur de 18 ans, arraché l’été dernier au PSG où il a été formé.

Le cursus honorum est assez simple, en tout cas en Europe (Red Bull possède aussi un club à New York et un au Brésil). Liefering > Salzbourg > Leipzig. Et après ? L’ignoble canette caféinée donne effectivement des ailes. Naby Keïta rejoindra Liverpool cet été. Les négociations ont été longues. Liverpool voulait d’ailleurs anticiper le transfert dès cet été, mais le boss Ralf Rangnick a dit «  nein. » Beaucoup de fermeté, peu de transparence : des médias britanniques estiment que le transfert rapportera 50 millions d’euros à Leipzig, la presse allemande parle plutôt de 70.

Red Bull se frotte les mains, et, dans son centre de formation sochalien, Eric Hély sourit jaune. « OK, c’est ça, le football moderne, très bien. Mais il faut qu’ils se méfient, Red Bull… On finit toujours par tomber sur plus gros. » On connaissait la grenouille qui se rêvait plus grosse que le bœuf. Et le taureau trop brutal, il explose aussi ?