VIDEO. Marseille: Détections, management à la dure, réputation... Comment les amateurs d'Air Bel sont devenus les pros de la formation

FOOTBALL On a passé une après-midi dans le meilleur club formateur de la région (non, ce n’est pas l’OM, mais alors pas du tout…)

Jean Saint-Marc

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Tu veux ma photo ? (Oui).
Tu veux ma photo ? (Oui). — J. Saint-Marc / 20 Minutes
  • En 20 ans, le club amateur d’Air Bel est devenu une machine à former des pépites.
  • On vous dévoile les recettes de cette petite entreprise, qui ne connaît pas la crise.

« Hé M’sieur, c’est pour quelle chaîne ? » Il n’a pas de bol, ce gamin. On ne fait pas (encore) de télévision avec un bloc-notes. Il n’a vraiment pas de bol, d’ailleurs : son coach l’a repéré. « Tu t’prends pour une star ? T’arrête ça tout de suite ! » On n’est pas sérieux, quand on a 12 ans. Et qu’on joue pour le plus professionnel des clubs amateurs de la région. Le mieux structuré, en tout cas.

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Air Bel n’est plus du tout un club de cité. Déjà, parce qu’il l’a quittée, géographiquement. Et car le petit club est devenu 1/énorme 2/une marque, une AOC sur un CV de jeune footeux : jouer là-bas vous classe automatiquement parmi les meilleurs footballeurs marseillais de votre génération.

Ils sont une vingtaine, ce soir-là, à s’entraîner sur le synthétique flambant neuf, au bas d’une tour, dans une magnifique lumière jaune qu’on ne voit qu’à Marseille. Sauf que la lumière, la tour, et même le journaliste : à part Chris, ils s’en footent royalement. Ils sont « focus », comme dit le coach. A chaque entraînement, ils jouent très gros.

Les hormones, les parents et les « marchands d’esclaves »

Le vendredi soir, l’entraîneur annoncera qui sera « dans les 11 » (comprendre qui sera titulaire), qui sera « dans les 16 » (sur le banc), et qui « descendra avec la deux » (ira jouer avec l’équipe réserve). A chaque fois, des regards qui se ferment, des gestes de rages plus ou moins dissimulés, des larmes, même, de temps en temps. N’allez pas dire que ce sont les hormones de l’adolescence : les adultes, qui sont toujours nombreux en tribune, ont exactement les mêmes réactions. « On ne comprend pas toujours les décisions, il y a des gamins moins bons qui jouent plus », grince un de ces « supporters ».

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Il grince, mais dans la tribune, seulement : l’accès au terrain est interdit et le règlement intérieur interdit aux parents de s’adresser aux coachs directement. « Tout se passe là-bas, au club, avec moi » : le charismatique président, Chaïb Draoui, désigne le petit local qui sert de club-house, de salle des trophées (« et encore, on n’a pas tout mis ! ») et de salle de réunion. « Là-bas ? » « C’est un monde parallèle », sourit Guy, grand-père d’un talentueux libero. « Là-bas », Chaïb Draoui et son directeur sportif Franck Tognarelli reçoivent les parents, avec les mauvaises nouvelles : « Je dis à ceux qui me font chier qu’ils peuvent aller voir dans un autre club, y a pas de Zidane ni de Messi, ici ! » Et les bonnes : « Ton fils a été repéré par le centre de formation de Montpellier, ils le convoquent pour un essai la semaine prochaine. »

On a pris l’exemple de Montpellier, on aurait pu dire Guingamp, Lyon ou même Chelsea. Mais c’est bien avec le club des Nicollin, et pas avec le voisin, l’OM, que Chaïb Draoui a signé un partenariat pour deux ans. Un partenariat qui, moyennant finances, offre une sorte de « priorité » à Montpellier (« attention, on n’est pas des marchands d’esclaves, ce sont toujours les parents qui décident à la fin. ») L’OM proposait un deal du même genre. Mais non. Chaïb Draoui :

L’OM, ils sont bien gentils avec leur soi-disant projet pour la formation… Mais ils travaillent dans le vide, pour l’instant. Quand tu vois ce que fait Monaco… Moi, je discute avec l’OM, on verra quand le partenariat avec Montpellier sera terminé. Je n’ai jamais empêché un jeune de signer chez eux. Avec le petit Rocchia (qui a signé pro à l’OM), j’aurais récupéré 50.000 euros si j’avais signé leur convention ! C’est bien la preuve que j’en fais pas une affaire financière. »

Quand il dit « j’aurais récupéré », Chaïb Draoui parle du club, qui touche des indemnités, à chaque fois qu’un « minot » signe pour le centre de formation d’une équipe pro. Ces indemnités de formation, c’est le nerf de la guerre, plus que :

  • les sponsors (une quinzaine d’entreprises et pas mal de débrouille)
  • les subventions (Chaïb Draoui, employé municipal, « s’entend très bien avec les élus »)
  • l’argent des licences (environ 500 gamins, et Air Bel refuse du monde).
     

Ces indemnités de formation, c’est leur « gagne-pain » nous dit un recruteur, qui connaît bien le club. « J’en ai besoin pour équilibrer mon bilan, confirme Chaïb Draoui… Sans ça, j’aurais tiré le rideau depuis longtemps. » Comme beaucoup de clubs « amateurs », et notamment dans le Sud-Est. « Il y a des retards de salaire partout », croit savoir Chaïb Draoui, qui rigole doucement : c’est justement pour éviter cela qu’il a décidé, en 2001, de supprimer l’équipe senior : « Les gars commençaient à demander des primes de match. »

Des (bons) entraîneurs sous pression

A lire cette phrase, n’allez pas croire que l’on a affaire à un utopiste qui rêve d’un foot sans fric, à la belle histoire du club amateur qui se construit sans rien, loin des grands méchants clubs pros. Chaïb Draoui paye, oui… Mais pas les joueurs. Une dizaine d’éducateurs sont rémunérés. Le directeur sportif aussi. « Les meilleurs ont un salaire », précise un soudain très macroniste Draoui. Il manage « à la dure », et il l’assume. Chaque année, des objectifs sont fixés aux entraîneurs. Et là, c’est comme au ping-pong en EPS : montante-descendante. Ceux qui ont déçu descendent : vers les équipes les plus jeunes.

Et voilà comment Air Bel se retrouve avec un des meilleurs formateurs du coin, Zaki Noubir, à la tête de son équipe « fanion », les U17, qui évoluent depuis l’an dernier au plus haut niveau national. Ils ont fini troisièmes de leur poule en 2017, sont aujourd’hui quatrièmes, devant plusieurs clubs pros (dont l’OM, tiens donc). Ils ont remporté ce dimanche une spectaculaire victoire contre Istres (3-2).

C’est écrit : un jour, Zaki Noubir quittera Air Bel pour une écurie professionnelle. Comme ces joueurs qui, chaque année, replient une dernière fois leur survêt (Adidas) aux couleurs d’Air Bel et rejoignent un centre de formation. Et chaque année, les recruteurs d’Air Bel se remettent au boulot et vont récupérer les meilleurs des plus petits clubs et les moins bons des centres de formation. Ils ont des yeux partout. Et une réputation à toute épreuve.

En ce moment, ils cherchent, entre autres, un gardien pour les U17. On pensait qu’ils profiteraient de la présence d’un journaliste au club pour faire un coup de pub, appeler aux candidatures. Pas besoin. C’est sans doute son côté marseillais : Air Bel n’a besoin de personne.