JO 2024 – Cyclisme : « Ils vont exploser les records », les amateurs assistent à la démolition de leurs KOM par les pros
l’heure des pros•Après avoir détruit de nombreux segments Strava détenus par des cyclos amateurs parisiens (ou des triathlètes) sur le contre-la-montre, le peloton professionnel s’attaque à Montmartre. Que restera-t-il après ça ?William Pereira
L'essentiel
- Remco Evenepoel et d’autres coureurs professionnels du peloton ont écrasé les « KOM » de l’appli Strava (N.D.L.R. pour « King Of Mountain », ou record) des cyclistes amateurs parisiens sur les routes du circuit de contre-la-montre, et s’apprêtent à en faire de même sur la course en ligne des JO 2024 de Paris.
- Certains cyclistes amateurs parisiens comme Arnaud, Renaud et Nathanaël avaient réussi à décrocher quelques Top 10 voire Top 5 Strava sur certains segments de route à Paris. Mais le passage du peloton professionnel a fait exploser leurs records personnels.
- N’ayant plus aucune chance de récupérer leurs meilleurs temps sur les routes empruntées par le circuit de la course en ligne, ces cyclistes amateurs prévoient d’aller en banlieue parisienne pour tenter d’établir de nouveaux records, loin de a mare aux requins
Il aura fallu attendre un peu plus que d’habitude pour apercevoir le peloton défiler à Paris cette année, mais nous y voilà. C’est sans coupe de champagne ni note festive que les coureurs s’élanceront pour 273 km en quête d’or à l’occasion de la course en ligne olympique masculine, sur un tracé lui aussi inhabituel. L’arrivée ne se fera pas sur les Champs-Elysées mais du côté du Trocadéro, et le circuit final passera par Montmartre. Une nouvelle case à cocher dans la carte postale géante qui ne manquera pas de ravir les amateurs de belles photos et un rêve de voir tous ces masochistes sur deux roues se frotter enfin à la mythique bosse parisienne.
Il y a pourtant des gens sur cette terre à qui cette exception cause du tort. Des personnes qui ont travaillé dur pendant de longues années et investi dans du matériel de qualité pour arracher un petit bout de gloire de rien du tout. Ils s’appellent Arnaud, Renaud et Nathanaël et se sont tous approchés plus ou mois près d’un ou plusieurs KOM Strava dans la capitale. Des Top 10, parfois top 5 sur leurs segments de route favoris qui vont partir en fumée samedi ou se sont déjà envolés après le passage des coureurs d’élite la semaine dernière. Sans aucune perspective de pouvoir les retrouver un jour.
« « J’habite dans le 4e arrondissement donc je roule plutôt dans l’est parisien, nous dit Arnaud. Je roule évidemment pas mal vers le Polygone [circuit très prisé à l’entrée du bois de Vincennes]. Après le passage du chrono olympique, on peut considérer que la cour de Vincennes, l’avenue Daumesnil, et tous les chemins qui mènent au Polygone, c’est mort. » »
Nathanaël a les mêmes habitudes mais possède un niveau un cran supérieur, fruit de ses années en club. Il a même arbitré pour le compte de la Fédé de cyclisme. « Je passe beaucoup sur le Cours de Vincennes et c’est typiquement un endroit ou j’arrivais à avoir des bonnes vitesses en prenant l’aspiration des voitures. J’avais pas de KOM mais j’arrivais parfois à être dans les meilleures perfs de l’année. Vauquelin passe à 56 km/h sur ce segment, alors que toi, t’arrives lancé avec les voitures et tu fais 51. Je suis content, en fin de compte, de me dire que j’étais pas trop largué. Je suis 16e sur le CR, les meilleurs pros sont tous devant. » Le champion olympique du chrono Remco Evenepoel arrive en tête sur ce segment avec un temps de 57 secondes et une moyenne de 56,1 km/h.
Evenepoel et Bisseger nous mettent la misère
Pour vous donner une idée de ce que vaut un humain moyen équipé d’un vélo de route basique (Van Rysel de 2020, rien de fou) et seul face au vent, on a enfourché le nôtre par curiosité : pas loin de deux fois plus de temps pour la même distance (1'34'' pour une moyenne de 34,1 km/h km/h). On est un peu meilleurs sur la route de la Pyramide, quelques mètres plus loin, où Stefan Bisseger ne nous met « que » 18 secondes dans le nez sur un demi kilomètre. La différence de vitesse moyenne reste affolante (57,8 km/h pour le suisse, 35,6 km/h pour nous).
Une belle leçon d’humilité, une initiation à l’autodérision, et une opportunité à saisir. « C’est le seul moyen pour nous de ''rouler'' avec eux, illustre Arnaud. Le week-end, je ne roule pas avec Evenepoel même si j’aimerais bien. » Nathanaël : « je n’avais aucun doute sur le fait que ces gars avaient un niveau largement supérieur au mien, mais c’est trop marrant de connaître la différence de performances entre eux et toi. »
Depuis le milieu de semaine, on ne peut même plus brandir l’excuse de la circulation automobile comme circonstance atténuante à notre nullité abyssale. Remco Evenepoel ou encore Corbin Strong se sont hissés dans le Top 10 de la rue Lepic, à Montmartre, en sifflotant sur route ouverte à l’occasion d’une sortie de reconnaissance du parcours. « Ça aurait quand même été sympa de faire comme le marathon pour tous et de permettre aux cyclos amateurs de tourner sur le circuit dans les conditions de fermeture de la route », insiste Nathanaël.
Une idée dont le mérite serait d’évacuer les frustrations liées à la galère des conditions de roule le reste de l’année sur les routes franciliennes. « Je fais de la compet et même en triathlon les routes ne sont pas banalisées, regrette Arnaud. Il y a des feux, des autres bagnoles qui passent, il y a un côté inégalitaire. Evidemment, ça serait dommage d’exclure les pros de Strava pour ça, parce que le but reste de voir à quel point ils nous mettent la misère. »
Dans le 93 et le 77 à la recherche de nouveaux KOM
L’année dernière, Renaud avait trouvé la parade pour circuler dans des conditions dégagées sur le circuit de la course en ligne des JO. « On avait fait ça avec un pote, le 14 juillet au matin. Suffisamment tôt pour éviter la circulation. J’ai chopé un top 5 ou 6 sur la butte, mais je suis déjà retombé Top 9 », en attendant d’être englouti par le peloton, samedi. Il a bien une idée de celui qui pourrait inscrire son nom au sommet de la liste sur ce segment : « plutôt que Van der Poel, je vois bien un Alaphilippe ». « Ce qui est sûr, c’est qu’ils vont exploser les records », prédit Nathanaël.
Croisé en remontant la route de la Pyramide sur le chemin du retour, un groupe de trois jeunes vient de terminer sa sortie du côté du « Poly », comme ils l’appellent. Tous disent se désintéresser de la question Strava pour le moment. Mais l’un d’entre eux, prévient tout de même : « le jour où je m’y intéresserai, ouais, j’irai sûrement jeter un œil aux temps des pros pour voir ce que je peux faire par rapport à eux. » Arnaud et Nathanaël n’y croient plus mais ne désespèrent pas d’aller chercher de nouveaux CR en région parisienne. Le premier prévoit de creuser du côté de la Seine-et-Marne, le second en Seine-Saint-Denis. « Ma stratégie, c’est de se rabattre sur les routes du 93 comme le peloton ne passe pas là-bas. J’ai quelques endroits où j’ai mes KOM. Mais un bon KOM, c’est comme les bons coins à champignons : on ne dit pas où ils sont. »



















