Coupe du monde de rugby : « Pour beaucoup en France, jouer au pied c’est se débarrasser du ballon », selon Olivier Magne

INTERVIEW Olivier Magne porte un regard critique sur le jeu au pied en France

Propos recueillis par William Pereira

— 

Romain Ntamack fait partie des joueurs français capables d'apporter par son jeu au pied
Romain Ntamack fait partie des joueurs français capables d'apporter par son jeu au pied — Eugene Hoshiko/AP/SIPA

De notre envoyé spécial au Japon,

A Tokyo, il y a dix jours, le miracle est venu d’un coup de pied victorieux de Camille Lopez. Mais on ne peut pas dire pour autant que le jeu au pied soit le point fort du XV de France. Un problème, pour Fabien Galthié, qui s’évertue à inciter les joueurs français à l’utiliser davantage, comme peuvent le faire les nations anglo-saxonnes. Pendant Pays de Galles-Australie, on a compté au moins deux essais partis d’un coup de pied à l’aile. Dans le jeu français, c’est encore quasiment inexistant. Pourtant, les gars le bossent dur depuis le début de la prépa estivale. « Je n’ai jamais autant tapé de coups de pied que durant ces trois derniers mois », s’enorgueillit Sofiane Guitoune.

Mais ça ne suffit pas. Au nom du sacro-saint french flair, et sous prétexte que le coup de pied est un aveu d’échec, le rugby français a pris du retard sur les Anglo-Saxons, dont le jeu au pied fait presque partie du patrimoine génétique, avec des petits par-dessus le premier rideau défensif, des coups de pied de pression sur l’aile, de grandes transversales… Et si les hommes de Jacques Brunel peuvent faire illusion en continuant à le travailler avec acharnement et à l’aide de séances de vidéo, il leur sera difficile voire impossible d’en faire un réel atout d’ici la fin du Mondial. Le désormais consultant de TF1 Olivier Magne explique pourquoi. Analyse.

Quand on parle de jeu au pied dans le rugby, on pense aux Anglo-Saxons. C’est eux, les meilleurs ?

Sans aucun doute, l’Angleterre en premier. Ensuite l’Ecosse, le Pays de Galles et évidemment les Irlandais qui ont toujours eu d’excellents buteurs. Maintenant cette utilisation du jeu au pied est beaucoup plus orientée vers le jeu offensif et c’est quelque chose qu’ont très vite pris en compte les Anglo-saxons en raison des conditions de jeu qui n’étaient pas idéales et qui favorisaient le jeu au pied. Et puis derrière, les nations de l’hémisphère sud, la Nouvelle-Zélande en tête, ont très vite embrayé même si là-bas les conditions de jeu sont un peu meilleures et favorisent un peu plus le jeu à la main.

Donc tout a commencé par la pluie et le vent pour les Anglo-Saxons ?

Historiquement, il faut bien comprendre qu’au début le ballon n’était pas en plastique mais en cuir. Donc quand il pleuvait, ce ballon était très glissant et l’utilisation du jeu au pied était fortement stratégique. Bon, en Nouvelle-Zélande c’est vrai que les conditions climatiques sont plus en rapport avec ce qui se voit en Angleterre et c’est pour ça que le jeu au pied était assez dominant pendant la période hivernale. Mais avec le ballon synthétique ce sont des équipes qui ont continué d’avoir un regard particulier sur le jeu au pied de par son efficacité d’un point de vue stratégique et d’occupation et offensif.

Le jeu au pied de pression c’est le terme à la mode en ce moment. Quelle est son utilité ?

L’idée c’est celle d’un jeu offensif. Il y a deux façons de pénétrer une défense : par un jeu à la main, soit de main en main, soit par un ballon porté, ou alors le jeu dans l’axe qui peut être effectué au pied. C’est une composante du jeu offensif qui fait partie de la panoplie du joueur. J’ai l’impression qu’on l’oublie un petit peu mais le jeu au pied offensif a toujours été présent dans le rugby. Alors c’est remis en avant par l’effet de mode mais il a toujours été présent. Nous en 1999 quand on gagne contre les All Blacks, c’est du jeu offensif, hein ! Ni plus ni moins. C’est quasiment que des coups de pied offensifs qui nous font gagner le match.

De leur aveu, les joueurs du XV de France disent qu’ils n’ont jamais autant travaillé le jeu au pied que depuis le début de la préparation estivale et a contrario qu’ils ont recommencé à le faire en club que très récemment. Pourquoi ?

Ça vient de la manière dont le jeu au pied a été perçu chez nous, et ça a été amené par les différents éducateurs et entraîneurs en France : pour beaucoup, jouer au pied c’était comme se débarrasser du ballon avec une connotation négative. Mais c’est pas ça, l’idée. Je pense que ça a été mal interprété et mal orienté. Il y a à nouveau une éducation à faire dans ce sens, pour expliquer que le jeu au pied n’est pas là que pour se débarrasser du ballon, il n’est pas que pour remettre le ballon dans le camp adverse quand on est sous pression. C’est quelque chose qu’on avait en France, je pense à tous les ouvreurs qui sont passés en équipe de France et utilisaient énormément le jeu au pied. On a voulu mettre en avant le jeu à la main par-dessus tout, mais le jeu de rugby est avant tout un jeu complet qui doit prendre en compte tous les aspects et tout ce qui permet aux joueurs de profiter d’une situation et de s’adapter à une situation tant au pied qu’à la main d’ailleurs.

Une fois qu’on a dit tout ça, où en est le XV de France dans cette science du jeu au pied par rapport à ce qui se fait de mieux ?

On a certainement des qualités de jeu au pied mais il faut bien comprendre qu’il fait partie d’une panoplie de jeu qui permet à un joueur de prendre la décision qui s’impose. Et donc le joueur qui est rompu à cet exercice utilisera soit la main, soit le jeu au pied, et prendra la bonne décision. Mais nous c’est toujours pareil, on a du retard ! Le retard qu’on a principalement, c’est la capacité à prendre les bonnes décisions dans une intensité de jeu qui est celle qu’on connaît aujourd’hui sur des matchs Nouvelle-Zélande-Afrique du Sud, Japon-Irlande… On sait jouer au pied bien évidemment, mais sait-on le faire dans les conditions qui l’imposent ? C’est tout le problème.

La question du jeu de pied offensif pose finalement celle de la lecture du jeu, et c’est pour ça que c’est un travail de longue haleine…

(Il coupe) Mais exactement ! Cette compréhension du jeu, c’est ce que j’essaye d’expliquer depuis des années, elle se fait à travers le vécu, à travers une mémoire procédurale. Finalement, on automatise un peu cette lecture du jeu, on prend tous les indicateurs qu’on a en face de nous et on prend la bonne décision en fonction de ces indicateurs. Mais après évidemment, ce qui fait la différence c’est le talent du joueur, la capacité du joueur à prendre la décision plus vite que tout le monde. Ça, ça appartient aux grands joueurs, c’est évident. Mais il y a tout un processus de compréhension, d’adaptation qui se fait à travers le jeu, l’expérimentation, à travers le fait de se tromper. Beauden Barrett, il est pas devenu bon au pied du jour au lendemain. Il a fait 200 matchs et il a fait 200 erreurs avant de complètement comprendre quand il fallait faire du jeu au pied ou ne pas le faire. C’est tout un système qui est à remettre en cause. Le jeu au pied est à placer dans un système global avec l’intensité et la compréhension du jeu qui va avec.

Beauden Barrett dans ses oeuvres
Beauden Barrett dans ses oeuvres - Shuji Kajiyama/AP/SIPA

Partant du principe qu’on ne peut acquérir ce jeu au pied intuitif, est-ce qu’il n’y a pas quand même des schémas qu’on peut apprendre bêtement ? Les joueurs du XV de France ont fait beaucoup de vidéo, ça peut passer par là ?

Oui, bien sûr. Quand on est sur une action, sur les lancements de jeu par exemple, qu’on voit la défense adverse monter très vite, on peut passer par-dessus la défense par un petit jeu au pied qui permet dans un deuxième temps de calmer la vitesse de montée défensive. Il y a des choses comme ça qu’on peut faire relativement simplement en faisant de la vidéo. On peut aussi envisager du jeu au pied par-dessus au sortir d’une touche parce qu’on a vu que l’ailier sur le côté fermé était déjà parti dans le grand côté. Tout ça c’est du travail qui se fait à la vidéo, qui s’anticipe et où finalement on peut faire du jeu au pied de manière disons plus mécanique. Mais c’est sans prendre en compte l’adaptation de l’équipe adverse à un moment donné qui défensivement va peut-être faire les choses différemment. Il y a des constantes par rapport à ce qu’on voit chez certaines équipes et il y a possibilité à travers du jeu au pied de le schématiser et de le formaliser un peu plus que dans le jeu courant ou finalement là ça sera toujours au joueur de prendre la bonne décision.