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Coupe du monde 2022 : « C’est la meilleure génération que le Maroc a connue », estime Abdeslam Ouaddou
Football•L’ex-international marocain aux 80 sélections ne tarit pas d’éloges sur les Lions de l’Atlas. Même si le Mondial a lieu au Qatar, un pays qui ne lui rappelle pas de bons souvenirsThibaut Gagnepain
L'essentiel
- Le Maroc est en fête depuis la première qualification de ses Lions de l’Atlas pour un huitième de finale de Coupe du monde depuis 1986.
- L’ex-international Abdeslam Ouaddou (Nancy, Rennes etc.) se régale de cette sélection, « la meilleure génération que le Maroc a connue ».
- Très engagé dans la lutte pour le respect des droits de l’Homme, l’ancien défenseur aujourd’hui entraîneur au Bénin ne manque pas d’égratigner le Qatar. Un pays qu’il connaît bien.
S’il y a bien un homme qui ne se rendra pas au Qatar pendant cette Coupe du monde, c’est lui. Abdeslam Ouaddou connaît bien l’Emirat : il y a évolué de 2010 à 2012. Une très mauvaise expérience pour l’ancien défenseur de l’AS Nancy Lorraine. Privé d’entraînement, de salaire, de logement, forcé à changer de club… Il avait même un temps été empêché de rentrer en France, faute de visa de sortie délivré par son employeur. L’ex-international marocain (80 sélections) s’en était finalement sorti en saisissant la Fifa, qui lui avait donné raison.
Depuis, il avait plusieurs fois dénoncé l’attribution de ce Mondial et même contraint le Qatar à abolir la « kafala », un système qui imposait à chaque étranger un tuteur dans le pays. Tout cela n’empêche pas le technicien, actuellement exporté au Bénin (Loto-Popo FC), de regarder « beaucoup de matchs » de la compétition. Avec notamment un œil attentif sur les Lions de l’Atlas, qu’il voit aller « jusqu’en finale ».
Avec quel œil suivez-vous ce Mondial ?
J’ai certes une histoire particulière avec le Qatar mais ça ne m’empêche pas de regarder le sport n° 1 au monde. Surtout pendant la Coupe du monde. Je supporte mes deux pays (il a la double nationalité), le Maroc et la France. Sans oublier le Sénégal, car beaucoup ont été formés, comme moi, dans l’Hexagone. Je regarde aussi d’autres équipes, pour analyser leurs forces et faiblesses, leurs organisations, leurs systèmes…
Qu’est-ce qui vous a plu jusque-là ?
Je dirais la pédagogie des arbitres. Ils sont souvent décriés mais là, je trouve qu’ils font partie du jeu. Alors que d’habitude, on voit deux équipes et un homme en noir. Ils abordent les matchs avec la volonté d’aller vers les joueurs avec beaucoup de calme et de sérénité, sans faire de répression.
Et au niveau du jeu alors ?
A part quelques équipes qui sont vraiment joueuses, je trouve que ça calcule beaucoup. C’est très tactique, on voit énormément de blocs bas et regroupé qui évoluent en transition. Sur certains matchs, on s’ennuie ! J’espère que ça va se débrider dans les rencontres à élimination directe.
Où situez-vous le Maroc dans tout ça ?
Il a joué avec ses armes. N’oublions pas que le sélectionneur (Walid Regragui) a repris l’équipe il y a seulement deux mois. C’était donc normal d’être prudent au départ, pour se rassurer. Mais, petit à petit, je trouve qu’ils se sont libérés, surtout contre le Canada (2-1). Ils étaient en confiance après leurs deux bons résultats (0-0 contre la Croatie et 2-0 face à la Belgique).
Que leur trouvez-vous, à ces Lions de l’Atlas ?
J’aime leur passion, leur détermination, leur envie énorme de mettre leur pays très haut. Et à la différence d’il y a vingt ans par exemple, je vois une vraie intelligence individuelle et collective de la part des joueurs. Ceux de cette génération ont un acquis tactique qui leur permet de bien gérer les matchs. Avant, le Maroc avait toujours de très bons joueurs techniques, mais il y avait une naïveté collective.
A quoi liez-vous cette évolution ?
Aux entraîneurs de ces sélections, qui ont joué en Europe. Ils ont appris cette discipline tactique et ça a permis de faire un pas en avant.
La plupart des joueurs africains évoluent aussi loin de leur pays désormais…
Pas mal ont même été formés aux Pays-Bas (Ziyech, Mazraoui, Amrabat), en Espagne (Hakimi) et surtout en France. A part En-Nesyri, Ounahi et Aguerd, passés par l’académie Mohamed IV, aucun n’a appris le foot au Maroc. Mais c’était déjà vrai à la coupe du monde en Russie en 2018.
Pour Walid Regragui, c’était Corbeil-Essonnes. Son histoire comme sélectionneur est incroyable, non ?
Non, c’est un cheminement normal pour lui d’avoir pris cette équipe. C’est un ancien joueur qui a passé ses diplômes, a obtenu des résultats dans un club bien structuré (FUS Rabat), a eu une courte expérience au Qatar (2020) et a récupéré l’équipe du Wydad (Casablanca), avec qui il a été champion d’Afrique. C’était logique qu’on lui confie la sélection après l’éviction déplorable de Vahid Halilhodzic (en août dernier). Walid Regragui était le seul à avoir le profil idéal pour lui succéder. Il connaît bien la mentalité de ses joueurs, qui ont à peu près le même parcours que lui. C’est-à-dire avec des parents ou grands-parents migrants économiques, dont les enfants ont été formés en Europe. Quand vous connaissez bien l’histoire de votre groupe, c’est un avantage pour le manager.
Parmi les joueurs marocains, en ressortez-vous plus que d’autres ?
Il n’y a pas de surprise à mon sens. Mais si je dois en mettre un en avant, c’est Amrabat. Devant la défense, il fait un travail extraordinaire et fait partie de l’équipe type de la première phase. Il est juste énorme ! Dans un autre registre, on pouvait certes se poser des questions sur l’état de forme de Ziyech qui ne jouait pas à Chelsea. Mais il est arrivé avec beaucoup de fraîcheur, a peu à peu retrouvé le rythme. Il va compter. Enfin, je pense à En-Nesyri. Il a un style atypique et était critiqué par la majorité des supporteurs, ce qui est injuste. Mais un technicien qui connaît le foot se rend vite compte de son importance dans le dispositif.
Vous n’évoquez pas la défense, qui n’a pris qu’un but en trois rencontres…
Oui, c’est solide mais je ne mets pas uniquement en avant les quatre de derrière. Le Maroc est solide grâce à son bloc équipe et à la volonté de chacun de faire des efforts pour le pressing. Regardez le travail extraordinaire de la ligne d’attaque !
Où placez-vous cette équipe dans l’histoire de la sélection marocaine ?
Il y a beaucoup de paramètres qui me font dire que c’est la meilleure génération que le Maroc a connue. Je dis ça sans dénigrer les précédentes, dont j’ai d’ailleurs fait partie. Mais le groupe actuel allie technicité, capacité physique intéressante et surtout intelligence collective. Ils sont capables de réfléchir, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. Sur le plan de la réflexion tactique, c’était limité.
Jusqu’où va-t-elle aller ?
Je la vois déjà gagner contre l’Espagne en huitièmes. Pourquoi ? Car la Roja a un jeu basé sur la possession, les mouvements, les passes. Mais le Maroc a une telle intelligence tactique qu’il peut la contrer s’il arrive à bien fermer les espaces. Et après, je les vois aller en finale ! On peut me prendre pour un fou, mais je vous garantis qu’ils peuvent y aller. Sauf si des blessures venaient à arriver car la profondeur de banc me semble limitée.
En cas de finale, vous reviendrez au Qatar ?
Non, je ne mettrai pas les pieds dans ce pays.
Ça ne vous gêne pas que l’Emirat soit mis en lumière actuellement, après tout ce que vous y avez vécu ?
Non, car la Coupe du monde est la bienvenue dans tous les pays au monde. Dans le foot, il n’y a pas de sectarisme normalement, c’est une opportunité de réunir les peuples. Maintenant, si on regarde d’un peu plus près et qu’on s’intéresse au respect des droits de l’homme, des travailleurs et d’autres choses, on se dit qu’il y a un problème. La Fifa a confié le Mondial à un pays qui exclue des gens. En termes d’éthique et de morale, ça me dérange.
Craignez-vous qu’une fois cette Coupe du monde terminée, la situation redevienne comme avant au Qatar ?
Il faut déjà comprendre que ce petit Emirat est logé entre deux mastodontes, l’Iran et l’Arabie saoudite. Ils ont envie d’exister et cette Coupe du monde leur permet de leur montrer. Pour ça, ils ont fait des concessions sur l’accueil des migrants, le droit du travail, afin que ce Mondial ait lieu. Je pense sincèrement que tout ça s’arrêtera après ce très bel événement. Malheureusement peut-être, mais le Qatar est un état souverain.


















