La Coupe du monde dans nos vies, dernier épisode. Et si l'on se soignait avec le foot, juste un peu?

FOOTBALL Près de trois ans après les attentats du 13-Novembre, la France a retrouvé grâce au foot une forme de joie collective...

Bertrand Volpilhac

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People celebrate on the Champs Elysees avenue, with the Arc de Triomphe in background, to celebrate after the semifinal match between France and Belgium at the 2018 soccer World Cup, Tuesday, July 10, 2018 in Paris. France advanced to the World Cup final for the first time since 2006 with a 1-0 win over Belgium on Tuesday.
People celebrate on the Champs Elysees avenue, with the Arc de Triomphe in background, to celebrate after the semifinal match between France and Belgium at the 2018 soccer World Cup, Tuesday, July 10, 2018 in Paris. France advanced to the World Cup final for the first time since 2006 with a 1-0 win over Belgium on Tuesday. — JEAN-FRANCOIS BADIAS/AP/SIPA

Nous sommes tous un peu la Coupe du monde. Qu’on adore ou qu’on déteste le foot, qu’on le suive régulièrement ou une fois tous les quatre ans, qu’on soit né un soir de juillet 1998 ou trente ans avant, nous avons tous une expérience singulière et collective liée à la Coupe monde. Durant tout le Mondial en Russie, 20 Minutes vous propose de l’explorer chaque jour à travers des témoignages, des interviews, des anecdotes, des jeux, des reportages ou des portraits. Parce que la Coupe du monde, c’est bien plus que juste du foot.

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Aujourd’hui, dernier épisode. Et si l’on se soignait grâce au foot, au moins un peu ?

Vendredi, quatre heures du matin, sur la terrasse d’un appartement parisien. Dernière discussion avant le gin de trop. Franche, intime. Elle se demande si elle avait le droit de priver sa petite sœur de 9 ans d’un shoot de bonheur populaire sur les Champs après la victoire face à la Belgique. Il répond qu’on vit tous la peur à sa façon, et qu’il y avait dans la spontanéité des célébrations post-qualifications en finale quelque chose d’extrêmement doux.

Deux témoignages, recueillis sur les Champs justement, mardi soir. Catherine, 40 ans, avec sa fille :

« On a besoin de moments comme celui-là, on a besoin de se retrouver après les années qu’on vient de vivre. La dernière fois que j’ai vu le peuple soudé comme ça, c’était dans des circonstances dramatiques, le jour de la marche du 11 janvier après les attentats de Charlie. Aujourd’hui, enfin, on peut sourire, partager, communier. Ça fait du bien. »

 

Aicha, même âge.

« Ça fait un bien fou de voir cette joie qui se propage. C’est une belle réponse à ceux qui ont essayé de nous diviser après les attentats. On a envie que ce sentiment se diffuse dans toute la société. L’esprit d’équipe des Bleus, cette cohésion, elle devrait être dans l’esprit de tous les Français, tout le temps. »

Ce n’est sans doute que du foot. Peu importe. Près de 1000 jours après les attentats du 13-Novembre, deux ans pile après celui de Nice, le pays va retrouver ce soir une forme d’insouciance en inondant les Champs. Ne serait-ce que pour un instant, pour un instant seulement. Nicolas Hourcade, sociologue, pose les termes de la question. « Le fait qu’autant de gens descendent dans la rue autour d’une sélection sportive est révélateur d’un besoin de partager quelque chose collectivement. Un grand événement sportif est un moment rare dans la vie sociale où la population peut communier autour d’émotions positives et consensuelles. Mais il ne faut pas tomber dans la surinterprétation, comme on a pu le faire en 1998. Ce n’est pas pour autant que la France est réunie, que l’économie va bien marcher, qu’il n’y aura plus de risques d’attentats. »

Catharsis collective

En juillet 2016 aussi, les Français étaient descendus dans la rue pour fêter la qualification des Bleus en finale de l’Euro. Une semaine après, un camion-bélier faisait 86 morts sur la promenade des Anglais. Le contexte n’était pas le même. Nous vivions dans une peur constante, tout rassemblement était sursécurisé. Aujourd’hui, chacun se soigne à hauteur de ses blessures, notre pays se répare petit à petit. Le foot accélère-t-il le processus ? Répond-il à un besoin de catharsis collective ?

« La psychologie sociale montre en quoi l’implication dans ces rassemblements est portée par l’identification des personnes à un groupe, avec toute la signification émotionnelle que cette appartenance implique, expose Andreea Ernst-Vintila, docteur en psychologie sociale. Comme l'écrivait l'expert des foules Steve Reiche, "plutôt que de perdre leur sens de soi (et donc le contrôle de leurs actions), le comportement des personnes peut refléter l’émergence du groupe dans le soi, c’est-à-dire une tendance à voir les autres, mais aussi soi-même, en termes de groupe ou plutôt en termes d’identité collective significative." »

Sommes-nous en train d’en retrouver une, d’identité collective significative ? « Il y a une envie de trouver des points qui puissent être communs dans une société tournée autour de l’épanouissement des individus poursuit Sandra Hoibian, directrice du pôle Evaluation et société au Credoc, spécialiste de la cohésion sociale et de l’impact des attentats. Il est de plus rare de trouver des terrains d’expression de joie collective. On s’en doute bien, cette joie liée au foot est un événement ponctuel qui ne change pas les lignes de clivage de la société, elle témoigne de cette envie de passer autre chose. Mais il n’y a pas que le foot : les jeunes vont un petit peu mieux, économiquement c’est mieux, politiquement il y a du changement… Le foot est un élément, un support, pas un accélérateur. »

Des gens sur les Champs
Des gens sur les Champs - THIBAULT CAMUS/AP/SIPA

D’ailleurs, les études montrent que les Français n’ont pas attendu les Bleus pour reprendre leur vie et retrouver une forme d’insouciance, notamment chez les jeunes. Une forme de résilience s’est installée très vite dans la société, et les gens se sont remis à sortir. Mais si Sandra Hoibian estime que « quelque chose s’est passé », nous sommes encore loin de « l’insouciance totale ».

Une image, maintenant. La plus symbolique, peut-être. Mardi soir, quelques minutes après le coup de sifflet final du match entre la France et la Belgique, le Carillon s’embrase. Folie furieuse au carrefour des rues Bichat et Alibert, où 15 personnes ont perdu la vie en terrasse le 13 novembre 2015. C’est la première chose dont nous parle Alexis Lebrun, porte-parole de l’association Life for Paris et rescapé du Bataclan. Il craignait certaines réactions au moment de poster la photo sur la page Facebook de l’asso mais a lu avec émotion le commentaire de la mère d’une victime :

« C’est bien que ce lieu symbolique revive et retrouve son lien premier : la convivialité… »

Alexis en tremble. « Tout ce qui se passe autour de l’équipe de France m’émeut beaucoup. Ces images de vie… C’est très marquant et c’est très bien pour ça. C’est le signe qu’il y a une petite guérison. Un moment comme celui-là permet de faire sauter les barrières. La population a le droit de reprendre le cours de sa vie, sa capacité de résilience va au-delà du foot. C’est un symbole de la société qui se soigne. 2015 devient de plus en plus lointaine. »

« On » ou « ils » ont gagné ?

Il ne sait pas encore s’il ira sur les Champs en cas de victoire, dimanche. Peut-être un endroit un peu moins exposé. De toute façon, « il pensera aux attentats, c’est lié au choc post-traumatique ». Mais il a envie de vivre ce moment d’histoire à fond. Sans naïveté. « C’est un temps, il ne faut pas lui donner une autre signification. J’aimerais bien vous dire qu’on va vivre dans une société apaisée mais ce serait fantasmé, les questions sont là pour plusieurs générations, pendant des années et des dizaines d’années. »

La teuf sur les Champs après la qualification pour la finale.
La teuf sur les Champs après la qualification pour la finale. - Erez Lichtfeld/SIPA

Et ça, le foot n’y changera rien. Malgré tous les efforts de Griezmann, Mbappé, Pogba et compagnie. Malgré les nôtres, aussi. Un confrère très apprécié de Libé écrivait récemment qu'« on » n’était pas en finale, que les joueurs l’étaient, et que le football appartenait aux footballeurs. Question fondamentale. D’où s’approprie-t-on la réussite de mecs à qui l’on n’a jamais parlé ? « Les rassemblements massifs montrent les Français vouloir s’impliquer et s’identifier publiquement à cette équipe même sans avoir contribué à son succès, répond Andreea Ernst-Vintila. En psychologie sociale, cela s’appelle "se chauffer de reflets de gloire". C’est une question non seulement d’image publique, mais aussi de sentiment de pouvoir (empowerment). Ceux qui ont envahi les villes en brandissant le drapeau tricolore ont basculé d’un niveau d’identification personnel au niveau national, mêlant joie et gratitude. »

La sélection nationale est le produit le plus pur d’une société. La nôtre est une formidable raison d’être heureux.