Mondiaux de biathlon : Entre renouveau et suspicion, le chemin de croix après les années corruption sera long

BIATHLON Le monde du biathlon aspire à entrer dans une nouvelle ère malgré l’ombre indélébile des années Besseberg marquées par la corruption

William Pereira

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Biathlon, illustration
Biathlon, illustration — Alexey Filippov/SPUTNIK/SIPA
  • Un rapport de l'IBU, la Fédération internationale de biathlon, a récemment mis en lumière la corruption pendant le mandat de son ex-président Anders Besseberg.
  • Les nouveaux dirigeants de l'IBU se disent transparents et désireux de redorer leur blason.
  • Mais les biathlètes, très engagés, restent sur le qui-vive.

Dans un monde sans lanceurs d’alerte ni journalistes, les Mondiaux de biathlon 2021 se dérouleraient à Tioumen, en Sibérie, Anders Besseberg (ex-patron de l’IBU) serait probablement toujours là pour distribuer des médailles aux vainqueurs et la fédération russe de biathlon pour glisser des billets dans les poches de quelques pontes peu scrupuleux du biathlon mondial.

C’est par ce procédé que celle-ci avait obtenu en 2016 l’organisation des Mondiaux de 2021, alors que le rapport McLaren avait déjà jeté l’opprobre sur le dopage d’Etat en Russie : une source anonyme de l’Agence mondiale antidopage (AMA) citée par Le Monde rapportait alors que des membres du congrès de l’IBU avaient reçu des enveloppes allant de 25.000 à 100.000 euros avant un vote lunaire où Besseberg « s’est levé et a demandé à toute l’assemblée de voter pour la Russie ». Etonnamment, Tioumen a récolté juste ce qu’il fallait de voix pour l’emporter au premier tour, avant de voir l’IBU rétropédaler un an plus tard en demandant à la Russie de céder ses Mondiaux.

Besseberg, un film hollywoodien

Une anecdote parmi tant d’autres sur l’ancien dirigeant norvégien, qui mériteraient bien qu’on en fasse « un film hollywoodien » pour reprendre la formule employée par l’entraîneur de l’équipe de France féminine, Frédéric Jean. Poussé à la démission en 2018 sous le poids croissant des révélations, Besseberg est à nouveau rattrapé par son passé sulfureux trois ans plus tard. Une commission indépendante mise en place par une Union internationale du biathlon en quête de rédemption – on y reviendra plus tard – a publié le 28 janvier un rapport accablant contre son ancien président. Où l’on apprend ce que l’on savait déjà, à savoir que Besseberg « a de manière constante protégé les intérêts de la Russie dans tous ses actes et ses prises de paroles, bien au-delà de toute rationalité ».

Son prize-money, comme on dirait au tennis, laisse pantois : en 16 ans de règne, le Norvégien a perçu au moins 200.000 dollars (164.900 euros) de responsables russes, sans compter les bonus non moins saugrenus qui se comptent en parties de chasse et prostituées. Et, pour clore le chapitre, sa directrice générale, Nicole Resch n’était pas en reste non plus. Celle-ci aurait ainsi reçu en 2009 une boîte de bijoux de la part du vice-président de la Fédération russe Alexander Tikhonov, tenté d’étouffer une enquête après la découverte d’une seringue contenant de l’EPO et plus ou moins couvert Evgeny Ustyugov, déchu depuis lors de ses titres entre 2010 et 2014.

Rédemption et transparence

Pour tourner la page Besseberg, l’IBU a choisi le Suédois Olle Dhalin, 66 ans et membre du comité directeur sous la gouvernance norvégienne. Pas franchement un modèle de fraîcheur, mais il fallait voir ce qui se présentait en face. Sa principale adversaire, la Lettonne Baiba Broka, est une proche du député européen Nils Usakovs, lui-même leader du mouvement politique affilié à Russie unie, le parti de Vladimir Poutine. Et en cas de victoire, elle comptait garder l’ancien vice-président de l’IBU le Russe Viktor Maïgourov, qui, disposant d’un passeport biélorusse, avait contourné l’interdiction de présenter un candidat infligée à la Russie. Une manière à peine dissimulée pour Moscou de garder la main sur le biathlon mondial. Le coup de Trafalgar se solde finalement par un échec dans les urnes, avec seulement 12 voix récoltées.

Officiellement libérée du joug russe, la nouvelle gouvernance en profite pour se racheter une image et, à peine arrivé au pouvoir, Dahlin a signé un contrat lui interdisant de recevoir des cadeaux d’une valeur supérieure à 70 euros. Il a aussi quadruplé son salaire par rapport à celui de son prédécesseur (de 30.000 à 120.000 euros annuels), une mesure tape-à-l’œil auquel le secrétaire général Niklas Carlsson prête une utilité morale (« ce nouveau salaire est mis en place pour que le président devienne moins facile à influencer ») qui traduit un certain désir de transparence.

« Il y avait des failles dans ce domaine et Olle Dahlin en avait même fait un argument de campagne, précise pour 20 Minutes Christophe Vassalo, élu français au comité technique de l’IBU. Un système a tout de suite été instauré via la création d’une commission indépendante, à commencer par la commission d’intégrité : la BIU, [pour Biathlon Integrity Unit], chargée de contrôler que toutes les personnes qui font partie de la famille du biathlon soient intègres. Ça va d’une étude approfondie des candidats aux élections, à veiller à la bonne gestion de l’IBU. Et, dans le cas où l’IBU rencontrerait des problèmes comme par le passé, des malversations ou autres, ces commissions indépendantes seront chargées d’alerter afin que ça n’aille pas trop loin. »

Les biathlètes encore sceptiques

Il faut au moins ça pour rétablir la confiance avec des biathlètes remontés comme des coucous après les révélations sur Besseberg, un « désastre » selon Johannes Boe. « J’espère qu’il y a une réelle volonté de changement parce qu’on est tous tombé des nues en voyant le rapport complet, gronde quant à elle Anaïs Chevalier-Bouchet. J’en ai ri jaune tellement c’est énorme. » Le discours des skieurs français à la veille des Mondiaux de Pokljuka traduit aussi une éternelle méfiance sur la question du dopage. Quentin Fillon-Maillet : « j’espère qu’on tend désormais vers un sport de plus en plus propre. Mais il n’y a jamais de certitudes, il y a toujours de l’inquiétude. Quand je suis arrivé sur la Coupe du monde il y a quelques années, on me disait qu’on arrivait sur des générations "propres", et malgré ça il y a des scandales qui sortent année après année. Et il y en aura encore… »

Et si Justine Braisaz veut bien croire dans l’assainissement du biathlon, d’autres comme Emilien Jacquelin s’étonnent encore du manque de contrôles inopinés. « Pour un champion du monde qui n’avait en plus jamais gagné avant l’an dernier [sur la poursuite], je trouve ça étrange qu’il n’y ait pas eu plus de contrôles que ça pour moi. Et, sur l’ensemble de la saison on s’est très peu fait contrôler. »

Le petit tacle d'Emilien Jacquelin sur Twitter
Le petit tacle d'Emilien Jacquelin sur Twitter - Twitter

Une vieille habitude : dans son rapport de 2017, l’AMA épinglait l’IBU et son système « problématique » de passeports biologiques tout en précisant qu’elle avait été la dernière fédération internationale à mettre en place des contrôles hors compétition. Christophe Vassalo souligne tout de même une nette amélioration, renvoie à la « trentaine ou quarantaine » de contrôles inopinés par saison auxquels était soumis Martin Fourcade du temps de sa splendeur et défend que l’IBU n’est pas seule responsable de ces contrôles. « Elle est partie prenante dans la mise en place du système de contrôle mais après, l’AMA délègue ses laboratoires nationaux pour faire des contrôles. Tout n’est pas de notre ressort. Mais quand j’entends que nos skieurs en redemandent, je suis content. C’est beau de voir qu’aujourd’hui, ce n’est pas assez pour eux-mêmes s’il y a beaucoup de contrôles mis en place. »

Face à tant d’incertitudes, les meilleurs garde-fous de l’intégrité de la discipline restent peut-être les biathlètes en personne. Martin Fourcade n’a pas toujours été fan de l’étiquette de porte-parole, mais il en a assumé le statut, n’hésitant pas à user de son aura médiatique pour servir sa cause. On se souvient de l’appel au boycott de l’épreuve de Tioumen en 2017 en cas de traitement trop clément de l’IBU vis-à-vis des Russes après la divulgation du rapport McLaren.

Un travail de longue haleine salué par Johannes Boe, qui se posait en héritier naturel du Français avant le début de la saison 2020-21: « Il est important d’avoir des gens qui prennent position. Jusqu’à présent, je pense que [ Martin Fourcade et Gabriela Koukalova] ont fait un excellent travail pour notre sport et puisqu’ils ont pris leur retraite, de nouveaux visages doivent leur succéder. » Charge aux instances de se montrer également capables de renouvellement.