JO 2024 Basket : Comment faire illusion en conférence de presse quand on n’y connaît (presque) rien
Guide pratique•Pas évident de couvrir un événement lorsque certaines subtilités vous échappentNicolas Stival
L'essentiel
- Depuis samedi et jusqu’à dimanche, le stade Pierre-Mauroy de Villeneuve-d’Ascq accueille les phases de poules masculine et féminine du tournoi olympique de basket. Les phases finales se dérouleront à Paris
- Entre feuilles de statistiques dignes de Harvard et innombrables anglicismes, il n’est pas facile de s’y retrouver pour un journaliste non spécialiste du sport.
A Villeneuve-d’Ascq,
La Sibérie, le Rajasthan ou la vallée du Grand Rift. Comme son nom l’indique, l’émission de France 2 Rendez-vous en terre inconnue propulse une célébrité dans un univers où il n’a quasiment aucun repère. A peu près ce que peut ressentir un journaliste non initié aux choses du basket envoyé à Villeneuve-d’Ascq couvrir la première semaine des Jeux olympiques.
Bien sûr, comme tous les gens nés sous Giscard ou au début de l’ère Mitterrand, il s’est parfois endormi chez des potes alors qu’il était officiellement venu y passer la nuit pour regarder les finales NBA, au temps de Michael Jordan, Hakeem Olajuwon ou Charles Barkley. Il a aussi suivi, d’assez loin c’est vrai, les performances de la génération Parker. Il sait même distinguer Yannick Souvré de Céline Dumerc.
Hélas, manifestement, ce n’est pas suffisant pour évoluer avec aisance au milieu de la zone mixte du superbe stade Pierre-Mauroy, petit monde peuplé de journalistes généralistes mais quand même bien calés, et d’impressionnants représentants de la presse spécialisée.
Le concept du +/- négatif
D’où un certain sentiment de solitude quand il capte des bribes de conversation en attendant le sélectionneur Jean-Aimé Toupane et ses joueuses, après leur nouveau carton ce jeudi face au Nigeria (75-54). « T’as vu, il y a une Française qui a un +/- [plus/moins] négatif », lâche un collègue à un de ses potes, qu’il doit sans doute inviter pour des soirées Euroligue. Bon, on connaissait vaguement le concept d’évaluation, sorte d’équation réunissant plein de statistiques individuelles, mais il s'agit en fait ici d'une histoire de différence de points marqués et encaissés lorsque le joueur ou la joueuse est sur le parquet.
Présenté comme ça, l’oxymore sportif laisse le béotien un brin songeur. Un peu comme quand la jeune Dominique Malonga est interrogée sur Marine Johannès, électron libre et gâchette frénétique des Bleues : « On est là pour poser les écrans quand elle en a besoin. On est là aussi quand elle n’a pas forcément de solutions et qu’elle a des extra-passes à faire. »
Les écrans, on voit, c’est un peu comme les obstructions au foot, mais ça peut être légal. En revanche, les extra-passes… Selon le lexique de Trash Talk, véritable Petit Robert de la grosse balle orange, il s’agit de la « passe supplémentaire en attaque qui permet de trouver un partenaire encore mieux placé pour conclure une action ».
Bien sûr, impossible d’éviter les anglicismes cryptiques. Logique dans un sport inventé et dominé par les Américains. Ceci dit, quand on suit de longue date le rugby, échappé des écoles de la « upper class » britannique, il y a longtemps que l’on maîtrise le concept de « turn-over », ou plutôt de « teurnovère », comme on dit à Toulouse ou à Castres.
Le Wemby sans peine
Mais en basket, on entre dans une autre dimension, où la langue de John Steinbeck et de LeBron James règne en despote. Mardi, au sortir du succès miraculeux des Français contre le Japon (94-90 après prolongation), les micros se sont élevés vers Victor Wembanyama. Le prodige français de San Antonio a alors exprimé un souhait : « Il faut mieux connaître nos forces, faire confiance au coach et au scouting. Clairement, ils nous ont fait mal sur ce qu’on a travaillé. Il faut peut-être avoir une confiance un peu plus aveugle dans le scouting report pour être préparés. »
Traduction, en langue commune : « Ecoutons l’entraîneur et ses adjoints, ils avaient bien étudié l’adversaire et nous avaient dit et répété que les Japonais couraient comme des dératés et tiraient de partout. »
Attention, on passe au niveau difficile
On en vient justement à l’entraîneur des Bleus. Vincent Collet maîtrise aussi bien le basket que Thomas Pesquet le fonctionnement de l’ISS et la photographie. Des deux Normands, on est toutefois bien obligé de reconnaître que le spationaute reste d’assez loin le meilleur pour vulgariser sa discipline.
Extraits de la conférence de presse de Collet après le premier match de ces JO remporté face au Brésil (78-66), samedi :
- « On a mis Nico [Batum] sur le meneur car en fait, comme on savait qu’on allait switcher, ça permettait qu’ils ne puissent même pas utiliser le mismatch parce que Nico ne souffrait pas sur le mismatch en poste bas. »
- « On a donné la balle à Victor Wembanyama en poste bas, mais trop excentré. Ce qu’on appelle du long post-up. Il est moins à l’aise car il est obligé de plus dribbler. Il faut essayer de la lui amener encore plus près. »
- « On a quelque chose qu’on appelle les "shifts". Ce sont des aides positionnelles avec les bras. Et on en a beaucoup, en particulier à partir du milieu du deuxième quart-temps. »
Là, le néophyte capitule, et se rabat sur la partie compréhensible par tous (largement majoritaire, heureusement) du discours du technicien. Sage décision. Car plonger dans la parole de Vincent Collet quand on n’a qu’une connaissance superficielle de son sport, c’est comme s’attaquer à l’ascension du K2 alors qu’on peine déjà à escalader le Canigou.
Mais cela n’empêche pas de s’imprégner de la folle ambiance olympique qui baigne le Nord et de progresser à son rythme dans la connaissance affinée du basket, d’ici la migration programmée de Wemby, Gabby Williams et des autres vers Paris, la semaine prochaine. Pour sortir des « private jokes » aux collègues en revanche, le temps risque de manquer.


















