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Daniel Picouly : «Quand ton corps est déprimé, tu écris déprimé»
Il paraît que vous êtes un véritable boulimique de sport ?©2006 20 minutes
Il paraît que vous êtes un véritable boulimique de sport ?
Je regarde tout, absolument tout. Bien des fois, je me dis que je suis un peu grave. Récemment, je me suis surpris à regarder du curling. Même ça, commenté avec l'accent canadien, c'est capable de m'intéresser. Il y a quelques années, je me suis passionné pour le football américain. Je regardais des heures entières.
Comment expliquez-vous cet intérêt sans limite ?
Le sport est l'une des rares activités dramatiques en temps réel. On ne connaît jamais le scénario à l'avance. Même dans l'ennui le plus profond d'un match, ce qui va se passer la seconde d'après, on n'en sait rien. Tout à coup, il peut y avoir un éclair, une inversion des valeurs. Et puis, c'est un supermarché, le sport. On y puise ce qu'on veut comme énergie positive, comme émotions. On y trouve tout, du plus crapoteux au plus sublime. On n'est pas dupe du dopage, du fric... Mais c'est comme quand on était enfant. On croyait aux contes, mais on n'était pas dupe. On aimait croire. Parce que parfois ça donne plus d'énergie que de ne pas croire.
Le football a occupé une grande place dans votre enfance...
Le foot, cela a d'abord été une première occasion de pouvoir parler quasiment à égalité avec mon père et mes frères. Je lisais les journaux et je pouvais en savoir autant qu'eux sur le sujet. Et puis il y avait la transmission sur le terrain. Mon frère jouait avec moi, m'apprenait des trucs, j'allais le voir jouer. Mon père est redevenu entraîneur pour pouvoir m'accompagner.
Vous rêviez de devenir champion ?
Un môme, ça ne rêve pas, ça vit ! Il est un champion, il vit comme un champion, il est sûr qu'il sera un champion. Et après seulement, il se rend compte que ce n'est pas le cas.
Les émotions que vous procurait le football sont-elles, elles, restées intactes ?
Il y a quelque temps, on m'a offert trois places pour la finale de la Coupe de la Ligue [le 22 avril entre Nice et Nancy]. Je les ai données à des gosses. Parce que les émotions qu'ils vont ressentir, moi je ne peux plus les ressentir. Quand j'écris sur mes âges de l'enfance, c'est pour ne pas oublier comment les mômes fonctionnent. Comment on peut prendre en compte leurs émotions, comment les relayer, comment aller aux devants d'eux.
Vous écrivez énormément. L'écriture est-elle aussi un exercice physique ?
Quand je vais voir des élèves, je leur explique que le secret de l'écriture, c'est... d'avoir un bon fessier. Si vous n'êtes pas capable de rester dix heures assis sur une chaise, ce n'est pas la peine. Quand j'écris, je suis obligé de faire des exercices, des étirements, sinon, j'attrape des micro-douleurs de partout. Je vais souvent courir et je me mets sur mon tapis de gym tous les matins. Auquel cas, le corps est le patron et te dit : « Tu vas peut-être écrire un peu plus court là. » Si on n'est pas en forme, ce n'est pas possible d'écrire en marchant à l'eau claire. On prend des cafés, des trucs comme ça. De toute façon, quand ton corps est déprimé, tu écris déprimé. On sublime toujours les écritures décomposées, mais quand tu rencontres les mecs, tu vois combien ils ressemblent physiquement à leur écriture. Je suis très étonné que les gens ne se méfient pas de leur corps. Ils ne se rendent pas compte que s'ils en sont à leur dixième café, ce n'est pas parce qu'ils aiment bien le café, mais parce que leur corps le réclame.
Recueilli par Grégory Magne (Kaora Press)



















