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Comment les opérateurs de paris sportifs culpabilisent les perdants

Coupe du monde 2026 : Le « jeu responsable », la trouvaille des sites de paris sportifs pour culpabiliser les perdants

ENQUETEAlors que les opérateurs de paris sportifs réalisent une bonne partie de leur chiffre d’affaires sur le dos des joueurs excessifs, ils mettent en avant leur volonté de lutter contre les problèmes d’addiction
Nicolas, a failli mourir à cause des paris sportifs
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • Légalisé en 2010 par Nicolas Sarkozy, les paris sportifs font aujourd’hui partie du paysage des Français, qui ne passent pas une journée sans voir une pub aguicheuse les poussant à jouer.
  • Pourtant, loin des belles promesses de gains faciles des opérateurs de paris sportifs, la réalité est bien plus sombre en coulisses. 20 Minutes vous propose une enquête en trois volets sur un milieu parfois assimilé au far-west.
  • Dans cet article, un focus sur le « jeu responsable », cette invention des opérateurs de paris sportifs pour rejeter la faute de l’addiction sur les parieurs eux-mêmes, alors que tout est fait en coulisse justement pour qu’ils perdent le contrôle.

Kylian Mbappé et Rayan Cherki ont beau froncer les sourcils quand ils voient leur imagé associée à Betclic, le marché des paris sportifs se porte bien, merci pour lui. Selon les derniers chiffres de l’OFDT, l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, les opérateurs de paris sportifs se sont partagé un gâteau de 14 milliards d’euros en 2024, soit une hausse de 4,7 % par rapport à l’année précédente, et rien ne semble indiquer une baisse en année de Coupe du monde : 51 milliards d’euros de mise sont attendus d’ici le 19 juillet, date de la finale, dont 1,2 milliard en France, selon une estimation de l’ANJ.

Six semaines dorées pour les sites de bookmakers, renforcés par l’arrivée d’un nouvel opérateur anglais, Bet 365. A ceci près, comme nous allons le voir tout au long de cette enquête, que les opérateurs se drapent désormais d’une certaine grandeur d’âme, assurant mettre tout en œuvre pour lutter contre l’addiction des joueurs dits « problématiques » (niveau 1) ou « excessifs » (niveau 2). Pour ce faire, ils ont créé de toutes pièces la notion de « jeu responsable », qui n’est autre que le pendant pour les paris sportifs du « boire avec modération » inventée par le lobby de l’alcool à la fin des années 1990, au moment de l’élaboration de la loi Evin, pour déculpabiliser les buveurs.

Mais quelle est la part de sincérité dans ce combat de la part de l’industrie du jeu, soupçonnée de contourner sa responsabilité par une forme de greenwashing éthique loin du compte ?

Prévention, pub déguisée ou les deux ?

Avant de répondre à cette question commençons par un peu de pédagogie : le « jeu responsable », c’est quoi Jammy ? Comme son nom l’indique, le jeu responsable désigne l’attitude qu’il est préférable d’adopter quand on se lance dans les paris sportifs et les jeux d’argent de manière générale (turf, poker, casino), à savoir une pratique raisonnée, si possible ludique et, surtout, sans jamais miser plus que ce que l’on est capable de perdre sans se mettre dans le rouge.

Dans les faits, cette notion désigne surtout « les programmes développés par l’industrie du jeu dans le but affiché de réduire la survenue des problèmes de jeu excessif et/ou d’en limiter les conséquences négatives », comme le définissait un rapport datant de 2014 du Centre du jeu excessif du Département de psychiatrie de l’Université de Vaud, en Suisse.

Chaque année, donc, les différents opérateurs organisent la « semaine du jeu responsable » afin de sensibiliser leurs joueurs sur les dangers de l’addiction, à grands coups de spots publicitaires aux airs de campagne de prévention. Mais pour beaucoup de spécialistes et de scientifiques qui travaillent sur la question de l’addiction, ces événements ne sont rien d’autre que de la publicité déguisée sous un vernis préventif. Dans le cadre des travaux sur la loi Influenceur, le député PS Arthur Delaporte a beaucoup échangé avec les opérateurs, qui ne se privent pas pour utiliser l’image de marque des influenceurs afin d’appâter de nouveaux clients, souvent de jeunes hommes issus des quartiers populaires.

« Je parlais avec les gens du PMU et ils étaient très fiers de nous présenter leur spot de prévention avec Antoine Griezmann, où on voit le joueur dire grosso modo, “les paris c’est comme le sport, faut faire une pause de temps en temps”. Ça sous-entend clairement qu’on fait une petite pause pour repartir de plus belle, ce n’est absolument pas un spot de prévention, c’est tout le contraire. En plus, ils donnaient vraiment l’impression de croire à ce qu’ils disaient, ils pensaient sincèrement me convaincre de leur bonne foi avec cette pub… »

Quand la prévention tourne à la culpabilisation

Sociologue et auteur de La Fabrique de l’addiction aux jeux d’argent, Thomas Amadieu ne peut s’empêcher de sourire jaune quand on aborde ce thème avec lui. « Le jeu responsable n’est qu’un vernis, un discours de façade absolument hypocrite. Ils utilisent ce vocabulaire de la responsabilité individuelle alors que tout est fait pour faire perdre le contrôle aux joueurs. Ce qu’on oublie juste dans cette notion de jeu responsable, c’est le plus important : la responsabilité des opérateurs. »

Les têtes pensantes des bookmakers savent que cet argument de la responsabilité individuelle a de grandes chances de porter dans l’opinion. « J’ai été choquée par le nombre de messages de ce genre sous la vidéo de Nicolas, un parieur addict qui témoignait du calvaire qu’il a traversé, de sa tentative de suicide, qu’on avait publiée sur Instagram », se désole Viviana Espitia Perdomo, chargée de communication chez Addiction France. Des horreurs du genre “Toi t’es débile, tu ne sais pas te maîtriser, bien fait pour toi.” »

Sous contrat avec Unibet, le combattant MMA Cyril Gane a participé à la dernière campagne du « jeu responsable ».
Sous contrat avec Unibet, le combattant MMA Cyril Gane a participé à la dernière campagne du « jeu responsable ».  - Capture d'écrans

Isabelle Samson sait mieux que personne les effets pervers et dangereux de ce genre de discours culpabilisateur. Psychologue au Centre d’addictologie de Saint-Brieuc, dans les Côtes-d’Armor, elle reçoit au quotidien des addicts en tous genres (alcool, tabac, drogues, sexe, jeux) dans son cabinet. « C’est une façon de dire “on vous aura prévenus, si vous n’arrivez pas à vous contrôler, ce n’est pas de notre faute mais de la vôtre”. C’est de la culpabilisation gratuite, souffle-t-elle. Alors que les personnes que je rencontre au centre sont déjà dans une honte qui les pousse souvent à ne pas consulter avant des années, tellement ils vivent ça comme une tare. »

« Tout est fait pour qu’on perde le contrôle »

D’autant que les opérateurs seraient bien conscients du double jeu qu’ils joueraient avec leurs clients les plus dépensiers, selon Sébastien Jung, ancien trader chez Unibet : « On était parfaitement au courant des problèmes d’addiction des gens mais on ne faisait absolument rien pour la contrer, bien au contraire, on cherchait de nouveaux leviers psychologiques pour les amener à parier toujours plus. Aujourd’hui ça a un peu changé en façade avec les notifs des bandeaux d’avertissements, mais on peut recevoir une notification de pari responsable sur son téléphone et dans la seconde suivante en recevoir une sur des côtes boostées, c’est une blague. »

Face au marketing agressif des bookmakers, dénoncés dans un rapport d’Addictions France en septembre dernier, le cerveau humain abreuvé de dopamine a vite choisi son camp entre la modération ou l’excès. « Ils nous font croire que nous sommes dans le contrôle alors que tout est conçu pour que l’on perde, explique Nicolas, ce jeune papa de 27 ans qui avait déjà témoigné sur 20 Minutes. Les plateformes étaient complices de mon déclin, elles ne peuvent pas dire qu’elles ne savaient pas, il existe une notation de risque en fonction de la pratique des joueurs et j’ai toujours été jugé comme un profil risqué. Mais je n’ai jamais eu le sentiment qu’ils cherchaient à m’aider. Tout semblait fait pour m’inciter à continuer de miser. »

Sébastien Jung précise : « On faisait des réunions entre les plus gros losers - c’est comme ça qu’on les appelait - pour tenter de comprendre leur psychologie et voir comment leur faire dépenser plus. C’était effrayant ».

S’ils ne représentent pas la majorité des parieurs, ce sont ces joueurs-là qui rapportent le plus aux opérateurs, qui les bichonnent en retour pour qu’ils n’aillent pas miser ailleurs. Basé à Malte, comme de nombreux salariés des opérateurs de paris sportifs, où le climat est aussi doux que la législation est permissive en matière de paris sportifs, Michaël fait partie des gens dont le travail consiste à être aux petits soins avec ces VIP d’un genre nouveau.

Quand les pigeons deviennent VIP

« Les VIP, chez nous, ce sont les joueurs qui déposent le plus et qui perdent le plus. On ne le leur dit pas aussi clairement, on joue sur les mots. Le but c’est de récompenser nos meilleurs joueurs et de leur offrir un service personnalisé, ils peuvent nous joindre directement sur notre WhatsApp quand ils le souhaitent. »

Sur le point de quitter ce milieu, Michaël accepte de nous dévoiler des infos hautement confidentielles sur le statut de ces « Very Important Parieur » : « Il y a les VIP 4, qui déposent jusqu’à 3.000 euros sur trois mois - c’est le bas de l’échelle, ils n’ont pas de contact direct avec nous –, les VIP 3 (7.500 euros déposés), VIP 2, 15.000 euros et les VIP 1, qui lâchent 30.000 euros ou plus. »

Voyage tous frais payés pour assister à des matchs, maillots de foot, une nouvelle cuisine chez Leroy Merlin, tous les moyens sont bons pour retenir cette clientèle. « J’ai rencontré un joueur qui avait reçu des caisses de champagne devant chez lui ! Mais comme il jouait en cachette pour ne pas que sa famille l’apprenne, il était bien embêté. Il a demandé à l’opérateur d’arrêter ça. Là on est bien au-delà du simple bonus de jeu, on est sur de l’entretien volontaire de l’addiction », estime la psychologue Isabelle Samson.

Un régulateur trop complaisant ?

A en croire sa présidente Isabelle Falque-Pierrotin lors de son audition devant la commission des finances du Sénat, en juin dernier, l’ANJ ne semble pas partager la même inquiétude sur ce sujet. Sur la prévention des joueurs à risques ? « Les opérateurs se sont clairement améliorés, il faut le saluer », applaudissait-elle devant les Sages. Un discours partagé par son homologue Grégoire Dufay, le directeur de l’offre de jeu et de la publicité à l’ANJ.

« Il y a d’évidents progrès. Ils identifient mieux les joueurs à risque. Ça fait partie de leurs obligations : identifier les joueurs excessifs, limiter les communications commerciales et assister les joueurs qui sont en grandes difficultés. Tout n’est pas parfait mais il y a une prise de conscience des opérateurs et une maturité qui est en train de se construire. »

« Je suis choquée par le double discours de l’ANJ, nous glisse en off une personne proche de l’instance de régulation. Soit ils sont hypernaïfs, et ils attendent de voir à quel point ils se font balader par les opérateurs de jeu pour un jour réagir, soit c’est de la connivence, et c’est plus grave. »

Au fond, il paraît impossible de demander à des bookmakers qui bâtissent leur business model sur cette clientèle « addict » d’agir dans le même temps pour lutter contre l’addiction. « Sans les addicts, les opérateurs mettraient la clé sous la porte, conclut Me Escande, avocat spécialisé dans les paris sportifs. Comment voulez-vous qu’ils s’attaquent sincèrement à ce problème ? C’est impossible. » Il faudra donc, comme l’appelle de ses vœux le député Arthur Delaporte, en passer par le législateur et l’adoption d’une loi Evin 2.0.

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