Coupe du monde au Grand-Bornand : « Je veux trouver de la bienveillance envers moi-même », confie Emilien Jacquelin
biathlon•Trop dur avec lui-même et soucieux du regard des autres, le Grenoblois aimerait cette saison courir avant tout pour lui. Et apprendre à apprécier ce qu’il fait de bienPropos recueillis par W P
L'essentiel
- Après Kontiolahti et Hochfilzen pour lancer la saison, la Coupe du monde de biathlon fait étape au Grand-Bornand à partir de ce jeudi.
- L’équipe de France masculine espère y décrocher son premier succès, après les trois podiums de rang d’Emilien Jacquelin.
- Le double champion du monde (27 ans) espère que cette saison sera celle où il trouvera une certaine sérénité dans la manière de vivre les courses, comme il l’explique dans une interview accordée à « 20 Minutes ».
On n’en est pas encore à parler de disette, parce que ça ne fait jamais que deux étapes, mais on a tellement été pourris gâtés par cette équipe de France qu’on n’est pas loin de trouver le temps long. Alors bien sûr il y a l’éblouissante Julia Simon chez les dames, mais côté messieurs, les Bleus du biathlon n’ont levé les bras ni à Kontiolahti ni à Hochfilzen, et ce n’est pas dans leurs habitudes.
C’était peut-être pour mieux briller devant le public français, à partir de ce jeudi au Grand-Bornand. L’an dernier, Quentin Fillon Maillet y avait remporté la poursuite, puis Emilien Jacquelin la mass-start. Le Grenoblois espère y faire au moins aussi bien, lui l’homme fort des Bleus en ce début de saison avec ses trois podiums de rang. Preuve, peut-être, que tout est en train de s’imbriquer après une préparation qu’il a voulu plus musclée que d’habitude. Et qu’il a enfin trouvé la bonne manière de vivre ses courses. Sa grande quête de la saison, comme il nous l’avait confié lors d’une rencontre juste avant la première étape en Finlande.
Qu’avez-vous changé dans votre préparation par rapport aux saisons précédentes ?
J’ai fait une période en altitude plus longue, pour soumettre mon organisme à rude épreuve. Derrière tu es plus fatigué, mais ça permet d’enchaîner les efforts à haute intensité plus facilement. Ce sont des choix que j’ai fait pour être au meilleur de ma forme au moment des championnats du monde (8 au 19 février à Oberhof).
Qu’est-ce que vous retenez de la saison dernière, où ça avait commencé très fort avant de décliner un peu ?
En vrai, je garde tout. Evidemment le début de saison est parfait, en décembre j’ai le dossard jaune (de leader du général de la Coupe du monde), la suite est moins belle mais j’ai quand même deux médailles olympiques, un podium en fin de saison alors que j’étais mal. Je retiens que dans ces difficultés, je me suis battu. Ce podium à Oslo (3e de la mass-start, toute dernière course de la saison), c’est un symbole. J’avais plus tendance, quand ça ne marchait pas, à baisser les bras. C’était important de finir là-dessus. Je trouve que j’ai passé un cap physiquement, encore, et en tir je sais que c’est une question d’état d’esprit. J’ai toutes les capacités pour faire de grandes choses. Quand tout sera connecté, je ne me mets pas de limite, je n’ai peur de personne.
Où en êtes-vous dans votre travail mental ? On sent toujours chez vous cette frustration quand vous ratez…
Ah oui, de fou ! Quand je ne réussis pas ça me frustre énormément. Je ne m’entraîne pas pour terminer 30e, mais pour être sur le podium, pour gagner. Quand j’y arrive il y a une satisfaction personnelle, mais en même temps j’ai travaillé pour. Par contre quand je ne perds, là c’est de la pure frustration, je me sens honteux. C’est quelque chose qui a évolué avec le temps, dans le mauvais sens. Plus je faisais de grandes performances, plus j’avais l’impression d’avoir un rang à tenir. C’est là où il faut faire attention, parce qu’on se met trop de pression, on a tendance à ne voir que le négatif et à ne jamais être satisfait. Ça peut devenir néfaste, et c’est ce qui s’est passé pour moi l’an dernier.
Le but cette saison est de retrouver du plaisir, alors ?
Oui du plaisir, du relâchement, et surtout je vais essayer de trouver de la bienveillance envers moi-même. Etre capable d’accepter que des fois ça aille moins bien, parce que je suis toujours trop dans une logique de chercher la performance la plus pure possible, dans chaque détail. Il faut aussi accepter que parfois tu vas faire un bon résultat sans être au top. On peut gagner sans faire une course extraordinaire, mais moi je vais toujours vouloir que tous les éléments soient réunis pour que je gagne. Je veux pouvoir donner mon maximum chaque fois sans ne voir que le négatif.
Sur une course à 20 tirs, si vous en ratez deux sur le premier couché, vous allez ruminer plutôt que viser le 18/20 ?
C’est justement tout là l’enjeu. Jusqu’à présent, si j’en sors deux je vais me dire que c’est mort pour la gagne. Ce sera ma première pensée, et ce n’est pas une pensée positive, et donc ce n’est pas ça qui va me faire avancer plus vite sur les skis et performer. Mais déjà l’an dernier j’ai passé un cap, parce que j’ai réussi à mieux gérer mes émotions malgré des départs parfois chaotiques. Je dois poursuivre et encore progresser là-dessus.
Parce que physiquement, vous faites partie des meilleurs…
Sur cet aspect, oui, je sais que j’ai maintenant le niveau pour jouer tout le temps devant. Mais justement, je dois l’apprivoiser parce que ça change la manière de voir les courses. Quand j’étais plus jeune, il fallait que je tente pour réussir. Aujourd’hui, je ne suis plus obligé. Si je fais juste ce que je sais faire, ça passe. Donc c’est un état d’esprit différent, notamment pour les tirs. Là où avant ils étaient un allié, une sorte de bonus, c’est-à-dire que si je les mettais ça pouvait faire un truc incroyable, là ça peut être vite vu dans le sens inverse : Si je ne les mets pas, c’est la cata.
Votre objectif est donc d’aborder le tir de manière plus positive ?
De manière plus bienveillante, avec plus de recul, je dirais. Mais le principal reste la volonté. La motivation m’a un peu manqué parfois. Je dois oser avoir des objectifs élevés et les réaliser. Ne pas me cacher derrière la peur de décevoir, de ne pas faire aussi bien que ce que j’imaginais.
A quoi vous pensez quand vous vous décevez, parce qu’on vous voit…
(Il coupe) Je suis honteux, écœuré, je me dis que je déçois tout le monde, les coachs, ma famille, les gens qui me suivent, moi. C’est terrible dans ma tête, c’est comme si le ciel me tombait dessus. C’est con, parce que ça reste que du sport. Et même si ma carrière s’arrêtait là, j’ai quand même accompli de belles choses. Mais à trop vouloir bien faire, des fois on s’y perd, et ça a été le cas. C’est pour ça que cette saison je veux vraiment me reconnecter à moi-même, le faire juste pour moi, pas pour les autres, parce que même si je sais que quand j’ai mon style à l’attaque, offensif, ça plaît à tout le monde, il ne faut pas tomber dans le côté en faire plus pour donner plaisir aux gens. Non, je le fais juste pour moi, c’est comme ça que je réussis le mieux.
Comment expliquez-vous que vous fassiez souvent un bon résultat juste après une course ratée ?
C’est de l’ego je pense. J’en suis à un point où je suis persuadé que des fois j’ai besoin d’être agressif, d’être énervé, contre moi ou quelqu’un d’autre, pour performer. C’est ce qui arrive souvent sur les deuxièmes jours de course. Des fois je suis un peu trop soft le premier jour. Bien sûr je fais ma course, j’essaie de skier le plus vite possible, de mettre les balles, mais il n’y a pas ce regard noir. Il manque ce truc. Et souvent, sur une poursuite ou une mass-start, je suis tellement énervé par ce que j’ai fait avant, que j’ai un compte à régler avec moi-même. Vous serez tous là pour regarder, mais c’est moi face à moi-même. Le regard des autres a souvent trop d’importance chez moi. Les fois où je fais de grandes courses, c’est quand j’arrive à faire abstraction de tout.
Comment faire pour garder cet état d’esprit ?
Le problème est qu’on me parlait toujours du général, et c’est logique aussi. Mais du coup je faisais les choses pour les autres, pas pour moi. Quand j’ai le dossard jaune, je me dis je vais me comporter comme un maillot jaune. Non. Je dois me comporter comme je me suis toujours comporté. Ça, c’est un truc que j’ai appris l’an dernier.
Finalement, ce dossard jaune ne vous correspond pas à 100 % ?
J’adorerais le gagner, mais entre ça et un titre mondial ou olympique, je crois que je préfère les titres. De toute façon si je veux gagner le classement général, ça passera par être moi-même sur toutes les courses, les jouer toutes vraiment à bloc. Si je calcule, que je commence à me dire « ok je suis 2e du général, j’ai tant de points de retard, il reste six courses », etc., ça ne fonctionnera pas. Ma force est d’être capable de mettre beaucoup d’engagement sur chaque course. J’ai besoin d’être agressif. Je ne suis pas comme Quentin (Fillon Maillet), ou comme Martin (Fourcade). C’est ma manière de faire. Et jusqu’à aujourd’hui elle a fonctionné. Certains diront elle fonctionne une fois sur trois, mais si je me laissais être comme je suis tout le temps, peut-être qu’elle marcherait plus souvent. Le but est vraiment de mettre ça en place sur toute cette saison.



















