Avec «Invictus», Clint Eastwood prend quelques libertés avec la vérité du terrain
RUGBY•Aussi symbolique soit-elle, la victoire de l'Afrique du Sud en 95 présente aussi ses zones d’ombres. Et ce n’est pas «Invictus» qui risque de les lever...Alexandre Pedro
En bon acteur révélé par le western, Clint Eastwood a fait sienne la réplique de James Stewart dans L’Homme qui tua Liberty Valence: «Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende». Son dernier long-métrage, «Invictus» tient parfois du raccourci – mais plutôt un raccourci réussi – de 2h12 sur un pays divisé par l’apartheid et qui se réconcilie par la grâce commune du triomphe de son équipe de rugby lors du mondial 95 et la volonté d’un homme: Nelson Mandela, élu président un an avant.
Dans sa dimension sportive, le film raconte l’histoire universelle de l’équipe promise à l’humiliation et qui s’impose à la fin porté par le charisme de son capitaine, François Pienaar. Plutôt convaincant dans sa manière de filmer un sport qu’il connaissait mal, Eastwood omet en revanche d’évoquer certaines péripéties rencontrées par les Boks sur la route de la victoire. «Il me semble tout de même qu’il manque une part de vérité dans ce film», admet Philippe Saint-André. Emballé (comme beaucoup d’anciens joueurs) par le film et sa dimension historique, le capitaine du XV de France lors de la Coupe du Monde 1995 n’oublie pas pour autant l’aquatique demi-finale face au pays hôte à Durban.
«Le meilleur stratège des Springboks c’est Nelson Mandela»
Sur ce match évacué en moins d’une minute, Eastwood jette un voile pudique à propos de l’arbitrage contesté de Derek Bevan (qui recevra une montre en or de la part de la fédération sud-africaine après la rencontre). Pas un mot, pas une image non plus sur l’action qui voit Benazzi mourir à quelques centimètres de l’en-but des Boks à la dernière seconde.
«C’est une bonne chose qu’Eastwood passe très vite sur ce match», ironise Emile N’Tamack. «Ce film glorifie d’abord Mandela. Son but n’est pas de monter comment les Boks ont pu être avantagés», poursuit l’ancien ailier des Bleus.
Plus que la représentation de la réalité du terrain, c’est la personnalité du promoteur de la nation arc-en-ciel (et son incarnation par Morgan Freeman) qui touche les Bleus de 95. «Avec ce film, on comprend que le meilleur stratège des Springboks c’est Nelson Mandela», observe Aubin Hueber, doublure de Fabien Galthié à la mêlée alors. Ce n’est peut-être pas totalement un hasard si l’arbitre nous refuse deux essais en demi-finale et accepte celui des Boks. S’il y avait eu la vidéo, on serait allé en finale.»
Pas un mot sur l’intoxication alimentaire des Blacks
La finale entre les Boks et la Nouvelle-Zélande, Hueber et ses partenaires la voient depuis les tribunes de l’Ellis Park de Johannesburg. Héroïques en défense, les coéquipiers du buteur Joël Stransky (incarné par le fils cadet d’Eastwood) terrassent des Blacks anormalement pâles. Logique, douze Néo-Zélandais sont victimes d’une étrange intoxication alimentaire la veille de la grande finale. Sans surprise, «Invictus» tait l’épisode et préfère insister sur Jonah Lomu, érigé comme dernier obstacle entre Mandela et son rêve politique. Pour Aubin Hueber, il y a pourtant de quoi se poser des questions: «J’ai bien vu que les Blacks n’étaient pas dans leurs assiettes. D’ailleurs, il y a aussi eu des joueurs dans notre équipe qui avaient mal au ventre en demi-finale.»
Quinze ans plus tard, l’amertume de la défaite chez les Français s’efface derrière la chance d’avoir été acteur un peu malgré soi d’un événement historique. «Il y avait un dessein plus grand que nous ou que les Blacks lors de cette compétition. A notre toute petite échelle, on a fait partie de la réconciliation nationale qui s’est opérée alors», préfère retenir N’Tamack. Au-delà des essais refusés et des estomacs empoisonnés, c’était peut-être là l’essentiel et la raison d’exister de «Invictus».


















