Christophe Dugarry: «Quand on regarde les Bleus dans son canapé, on se fait chier»

INTERVIEW Le champion du monde 98, consultant sur Canal+, porte toujours un regard critique sur le foot français...

Propos recueillis par Romain Scotto

— 

L'ancien footballeur français Christophe Dugarry, reconverti consultant sur Canal+
L'ancien footballeur français Christophe Dugarry, reconverti consultant sur Canal+ — SIPA

Il était il y a encore quelques années le joueur le plus détesté de L1. Il est aujourd’hui le consultant préféré des Français. Quatre ans après sa retraite, le grand copain de Zizou n’a pas de mots pour expliquer cette évolution. «Ça fait bizarre, mais je n’y fais pas vraiment attention, c’est tout». Décontracté et sincère, à l’heure où il publie son livre (Le Foot vu par Christophe Dugarry, Ed. Hugo & Cie), l’ancien Bordelais a toujours la langue aussi bien pendue que face à l’Afrique du Sud, en ouverture du Mondial 98. Dans le cadre molletonné d’un grand hôtel parisien, il se livre à 20minutes.fr pour un entretien en deux volets. Première partie.

Christophe, où serez-vous samedi soir? 

A l’hôtel, avec des potes devant la télé pour regarder le match. J’aime bien regarder les matchs entre amis. Je suis inquiet mais confiant en même temps. On est largement au-dessus de cette équipe. Mais ça va se jouer au mental.

Vous dites que vous n’êtes pas du tout nostalgique de vos années de joueur. Même avant un rendez-vous à enjeu comme celui-là?
Non, je dois être un extra-terrestre. Je ne ressens rien. J’ai arrêté le foot parce que j’avais vraiment plus envie. Plus envie de fait les efforts, m’entraîner la semaine. Un ras le bol. J’ai fait 16 ans de carrière. J’ai vécu des émotions extraordinaires, mais là je n’avais plus envie. C’est une sorte de petite mort de ta première vie. J’ai été au bout, donc pas de nostalgie. Des matchs comme ça j’en ai vécu, j’en ai gagné. Mais je reste le premier supporter des Bleus.

Avec un peu de recul, ce but face à l’Afrique du Sud a été un tournant de votre carrière. Sans ce but, vous pensez que vous auriez végété?
J’aurais eu du mal à rebondir. J’aurais fini dans une équipe moyenne de Ligue 1 ou de Ligue 2 et moralement je ne m’en serais jamais relevé. A l’époque, psychologiquement, c’était très dur pour moi. Il me fallait quelque chose pour me relever. Quand tu prends des uppercuts de tous les côtés, si tu n’as pas les cordes pour t’aider, tu ne te relèves jamais. Ce but, ç’a été ma bouée de sauvetage.

Vous vous imagineriez aujourd’hui dans cette équipe de France? Vous trouveriez votre place au côté des nouveaux?
Oui, des joueurs fantastiques comme ça, j’aurais eu du plaisir à les côtoyer. Après, chaque génération a ses propres codes. Ce qui est compliqué à gérer, c’est quand deux générations se chevauchent. Mais ce n’est pas parce que nous, on jouait aux cartes, et eux à la PlayStation qu’on était meilleurs qu’eux. Ce sont de bons garçons, ce sont de bons gars qui ont une façon de faire différente de la nôtre, mais qui se respecte tout autant. Mes enfants ont essayé de me mettre à la PlayStation et je n’accroche pas du tout. Rester dix minutes devant l’écran, je trouve ça insupportable.

Le statut de France 98 ne sera-t-il pas lourd à porter pour ces nouveaux Bleus?
Mouais… Il faut se servir de ce qu’ont fait les anciens. C’est une référence. Nous, on s’est servi de ce qu’on fait les Bleus en 84. Ce n’est pas un poids trop lourd. Je pense que les joueurs ont envie de vivre les mêmes émotions que celles qu’on a vécues. Je peux comprendre que par moment ils soient énervés qu’on nous cite systématiquement comme des références.

Vous pourriez côtoyer les joueurs de l’équipe de France aujourd’hui. Mais pas avec son sélectionneur…
Ah non… Parce que je ne suis pas fan de ce qu’il fait. Dans la communication, la façon dont l’équipe joue. Je suis d’accord avec rien de ce qu’il dit et ce qu’il fait. Mais ce n’est pas pour cela qu’il est nul. J’ai ma façon de voir les choses. Avec l’équipe qu’on a, on doit être capable de faire beaucoup plus que ce qu’on a fait. Je suis en désaccord total avec tout ce qu’il peut dire autant sur le fond que sur la forme.

Vous dites aussi qu’il ne devrait même pas être là car il n’a jamais rien gagné.
Cela fait partie des choses pour lesquelles je ne trouve pas normal qu’il soit là. Après, le palmarès, il faut bien se le créer. Mais lui, il a eu l’occasion d’écrire une page. En Espoirs, avec toutes les générations qu’il a connues, il n’a rien gagné. Jamais, jamais. Les Benzema, Henry, Anelka, il les a tous eus. Il n’a jamais rien gagné. Il avait les joueurs pour. A un moment, sélectionneur national, c’est une élite, c’est le Saint-Graal. Tu ne peux pas arriver à la présidence de la République sans passer par les urnes, le vote populaire. Il faut quelque chose qui justifie ta nomination. On n’arrive pas comme ça par hasard. Et là, ça me semble être un peu le cas. Cela fait partie des choses pour lesquelles je ne suis pas d’accord. Comme sa demande en mariage, le fait de choisir les joueurs avec leur signe astrologique, ses conférences de presse arrogante, la façon dont joue l’équipe de France. Voilà, quand on regarde l’équipe de France dans son canapé, on se fait chier. C’est son rôle de bien faire jouer l’équipe, il est responsable.

Croyez-vous que c’est aussi le sentiment des joueurs?
De certains oui. Ils l’ont dit. Avant la Roumanie, lorsqu’on dit qu’il y a eu un clash, lorsque Thierry Henry monte au créneau, dire qu’on ne peu plus continuer comme ça, c’est une sacrée forme de désaveu. Il a démenti en disant qu’il n’y avait pas eu de clash. Mais il y a eu une discussion. C’est un truc fort quand même, ce n’est pas anodin. Que les joueurs disent «coach on ne peut pas continuer comme ça…», c’est fort.

A sa place, vous verriez donc bien quelqu’un de plus coté? D’emblématique?
Des gars comme Zidane, Cantona, Wenger, qui ont gagné. C’est le premier critère. La première légitimité qu’il faut avoir pour être sélectionneur, c’est d’avoir gagné des choses. Je pense aussi à Wenger, Puel, Le Guen. C’est important. Comment peut-on expliquer le chemin pour aller Jérusalem si on n’y a jamais été? Faut être visionnaire. Il n’y a qu’en France qu’on voit ça. Dans n’importe quel pays on n’aurait jamais pu voir ça. Jamais, jamais, jamais.