Roland-Garros 2022 : La solitude des joueuses ukrainiennes, qui aimeraient « sentir plus de soutien » de la part du circuit

TENNIS La décision des instances de faire de Wimbledon un tournoi sans dotations en points à cause de l'exclusion des joueurs russes met en lumière le sentiment d'abandon des joueuses ukrainiennes depuis le début de la guerre

Julien Laloye
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Lesia Tsurenko, l'une des rares joueuses ukrainiennes présente à Roland-Garros.
Lesia Tsurenko, l'une des rares joueuses ukrainiennes présente à Roland-Garros. — Thomas SAMSON / AFP
  • Les instances ont sanctionné le tournoi de Wimbledon, qui est le seul à avoir interdit les joueurs russes et bélarusses de s'aligner en raison de l'invasion de l'Ukraine.
  • Une décision encouragée par les joueurs, qui regrettent cependant de devoir disputer un tournoi qui ne leur permettra pas de récolter les points habituels.
  • Outrées par ces réactions, les Ukrainiennes engagées à Roland-Garros déplorent un manque de soutien de la part du monde du tennis.

A Roland-Garros,

Un moment poignant comme on n’en vit plus tellement dans le décor corseté des conférences de presse. Comme prévu, Lesia Tsurenko n’a pas vu le jour contre l’ouragan Swiatek au premier tour de Roland, lundi, après s’être pourtant démenée toute la semaine précédente en qualifs. L’Ukrainienne, 104e mondiale, répond courageusement à la petite assemblée, sur un fil entre ce qu’elle veut dire et ce qu’elle peut dire. Alors elle commence par le plus évident : son malaise permanent, cette culpabilité qui ne la lâche jamais, son envie de rentrer aider son pays et de jouer à la fois.

« Gagner ou perdre, cela ne compte pas vraiment »

« Pour vous dire la vérité, je ne me sens pas fantastiquement bien en jouant. Je me pose plein de questions, je ne sais pas où aller, où m’entraîner, où vivre, est-ce que je dois continuer à jouer, parce que je n’ai plus 20 ans. Je n’ai plus 20 ans et je comprends qu’il y a quelque chose de beaucoup plus important que les matchs de tennis. J’essaie de trouver cet équilibre entre aller sur le court et s’en moquer complètement ou essayer que cela compte. Alors j’y vais, je joue et puis, d’une certaine manière, je me dis : après tout, que je perde ou que je gagne, cela ne compte pas vraiment. »

L’émotion est palpable et l’on ose à peine taper sur notre clavier de peur de déranger la jeune femme dans cette introspection douloureuse. Arrive alors ce qu’elle veut vraiment dire : Tsurenko, comme beaucoup de ses compatriotes sur le circuit, est effarée de la réaction des instances de faire de Wimbledon un tournoi sans points cette année. Pourquoi cette sanction ? Le vénérable tournoi britannique est le seul des Grands Chelems à avoir décidé l’exclusion des joueurs russes et biélorusses à cause de la guerre en Ukraine, une décision jugée «discriminatoire» par l’ATP et la WTA.

La position douteuse de Wimbledon… Ou des instances ?

Le circuit n’a aimé ni l’un ni l’autre, et on n’a pas trouvé mieux que John Isner pour résumer le bordel ambiant vu du côté des joueurs : « Personnellement, je ne suis pas d’accord avec cette décision d’interdire les Russes et les Biélorusses. Je soutiens bien sûr l’ATP parce que je crois que ces joueurs devraient jouer, ils n’ont rien à voir avec l’invasion de l’Ukraine Alors je comprends la décision des instances, mais d’un côté les points sont importants, c’est notre monnaie à nous ».

Allez, on citera aussi Dominik Thiem, le seul à prendre vaguement un peu de hauteur, mais sans nous faire du Ghandi non plus : « Il y a certains joueurs qui ont beaucoup de points à défendre et pour qui c’est très difficile bien sûr, mais je crois qu’il faut essayer de prendre un peu de recul. Le vrai problème, il ne se trouve pas à Wimbledon, il se trouve en Ukraine où on aimerait retrouver une situation de paix très rapidement. » Vous trouvez que ça manque d’empathie pour la situation dramatique vécue par les copains et les copines de vestiaire ukrainiens ? C’est tout le drame d’un circuit qui marche sur la tête.

Si Roland-Garros, suivant la politique gouvernementale, ne s’est jamais posé la question de renvoyer les Russes à la maison, les obligeant simplement à jouer sous bannière neutre, l’organisation de Wimbledon a indiqué que la seule façon de surseoir à cette interdiction aurait été de leur faire signer « une déclaration écrite » contre l’invasion menée par leur pays. Autant pisser dans un violon, puisque pas un joueur russe n’a pris ce risque, les plus courageux comme Rublev et Medvedev se contenant d’appeler à la paix en chantant du John Lennon tous ensemble. Certains, comme Kachanov, sont mêmes outrés qu’on leur rabâche ce sujet encore et encore. Notre confrère du NY times a pris pour le bataillon au complet :

- « Tu ne me poses même pas une question sur mon match, ça ne t’intéresse pas ? »

- « Heu si, j’allais de parler de ton match après »

- « Non mais très bien, vas-y pose ta question »

Entrée en matière houleuse, heureusement suivie d’un commentaire plus constructif : « J’ai déjà dit plusieurs fois que j’étais triste de cette décision de Wimbledon et que je ne puisse pas jouer là-bas. Nous, on fait notre travail, on essaie d’être professionnels chaque jour, je vous mentirais si je ne disais pas que cette situation ne m’affecte pas. Mais je ne veux pas entrer plus que ça dans la polémique ». Ni dire un mot à mes collègues de bureau ukrainiens entre deux portes, faudrait pas pousser. L’indifférence du circuit a fini par dégoûter Svitolina, presque en burn-out émotionnel ces derniers temps.

La polonaise Iwa Swiatek a porté un petit pin's aux couleurs ukrainiennes sur sa casquette.
La polonaise Iwa Swiatek a porté un petit pin's aux couleurs ukrainiennes sur sa casquette. - Thomas SAMSON / AFP

« J’aimerais plus de soutien du monde du tennis »

« Pour parler du monde tennistique, parfois j’aimerais voir ou ressentir que les gens comprennent un peu mieux cette vie de manière générale, souffle Tsurenko. Mais quand cela ne se passe pas dans votre pays, vous ne comprenez pas vraiment combien c’est dramatique. Je déteste ce que dit la propagande russe sur l’Ukraine, je déteste tout cela parce qu’ils répètent énormément de mensonges sur mon pays et cela me fait très mal. Je prie avant chaque tournoi pour ne pas tomber sur un joueur russe parce que je ne sais pas ce que je ferai… J’aimerais que les grands joueurs nous soutiennent plus. Depuis le début de la guerre, il y a quoi, quatre ou cinq joueurs qui sont venus me parler, un peu plus avec les entraîneurs, c'est tout ».

Ainsi, le petit geste de rien du tout de Swiatek, qui portait un petit pin’s aux couleurs ukrainiennes, l’a presque émue aux larmes. « J’apprécie vraiment beaucoup le soutien que manifeste Iga et je sais que la Pologne, de manière générale, fait énormément pour l’Ukraine. J’aimerais bien un peu plus de soutien du monde du tennis, oui certainement, mais la guerre dure depuis trois mois et je n’ai pas l’impression que ça va changer ».

Même dans les tribunes, la sympathie naturelle de ces dernières semaines pour les joueuses ukrainiennes – il n’y a pas d’engagés chez les hommes – a tendance à s’étioler, alors que les joueurs russes ne sont pas moins bien lotis que les autres. On a surpris le court numéro 7 en liesse pour le jeu il est vrai haut en couleurs de Kuznetsov, et si Kachanov s’est étonné du contingent portugais venu encourager son adversaire au premier tour, il a « apprécié l’ambiance électrique et le public français devant lequel il adore » se produire, lui l’ancien vainqueur de Bercy.

Les joueurs russes indifférents ?

Alors les joueuses ukrainiennes, préfèrent vivre en meute, chacune rendant des services à l’autre. Lesia Tsurenko a été invitée à s’entraîner en Italie par Marta Kostyuk, qui doit entrer en lice mardi. Dayana Yastremska, dont la fuite vers lyon a été maintes fois racontée, s’est entraînée au Country club de Paris, où elle a fait le tri dans ses amis, raconte Le Parisien : « Au début, beaucoup de joueuses m’ont envoyé des messages et elles m’ont offert de l’aide ou tout ce dont je pouvais avoir besoin. Mais je n’ai pas eu de retours de joueuses russes ou biélorusses. Même dans ma vie personnelle, il y a pourtant deux filles dont j’étais vraiment proche… »

Peut-être pense-t-elle à Victoria Azarenka, prise entre le marteau et l’enclume. Bélarusse vivant depuis longtemps à l’étranger, mais aussi membre du conseil des joueuses et largement gênée aux entournures : « Je suis une joueuse de tennis qui fait son travail, c’est ce que je vais continuer à faire. Tout ce qui est en dehors de cela, je vais aider le plus possible, sans juste parler dans les médias parce que beaucoup de personnes essaient de faire cela. Je crois en l’unité, en être une bonne personne, en aidant les autres dès que je peux et je vais continuer à faire cela ». L’ancienne numéro 1 mondiale pourrait sans doute envisager de lancer une procédure juridique afin de disputer Wimbledon. Mais pour l’instant, aucun joueur russe interrogé assure y penser.