Coupe d'Europe, sélections… Comment le rugby prépare (enfin) sa révolution

BOULEVERSEMENT Alors que des provinces sud-africaines doivent intégrer la Coupe d'Europe de rugby la saison prochaine, un nouveau calendrier international est à l’étude, qui va révolutionner le rugby

Nicolas Stival
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Le Stade Toulousain d'Antoine Dupont vise une sixième victoire en Coupe d'Europe avant que la compétition ne change radicalement.
Le Stade Toulousain d'Antoine Dupont vise une sixième victoire en Coupe d'Europe avant que la compétition ne change radicalement. — Lorraine O'Sullivan / AFP
  • Les demi-finales des Champions Cup et Challenge Cup ont lieu samedi et dimanche. A la fin de cette saison, la formule actuelle aura vécu.
  • Dans quelques mois, trois provinces sud-africaines vont rejoindre une compétition uniquement européenne depuis sa création, en 1996.
  • Au niveau des sélections aussi, une révolution se prépare, alors que l’harmonisation des calendriers entre hémisphères nord et sud a toujours été un casse-tête pour les instances internationales.

A jamais les derniers. L’équipe qui remportera la Champions Cup le 28 mai à Marseille bouclera un cycle démarré en 1996, à l’aube du rugby professionnel. Dès la saison prochaine, trois provinces sud-africaines, les Bulls, les Sharks et les Stormers, doivent intégrer une épreuve jusque-là uniquement composée de formations européennes. Autrement dit, en langage ovale : françaises, anglaises, irlandaises, écossaises, galloises et italiennes.

« La saveur d’une Coupe d’Europe est forcément dénaturée », tranche le manager du Stade Toulousain Ugo Mola, avant l’affriolante demi-finale ce samedi à Dublin chez le Leinster. L’autre demie, 100 % française, opposera le Racing 92 à La Rochelle, dimanche à Lens. « Jérôme [Cazalbou, le manager du haut niveau à Toulouse] m’a expliqué comment on allait devoir partir le lundi ou le mardi en Afrique du Sud pour jouer le samedi, avant de rentrer et de préparer le match suivant. Ce sera une autre compétition. »



Et un nouveau ravalement de façade, deux ans après le passage de 20 à 24 équipes sur fond de crise sanitaire, avec une formule digne de Stephen Hawking. La flopée de matchs perdus sur tapis vert par temps de Covid n’a pas aidé à asseoir la légitimité d’un tournoi qui a toujours peiné à se faire une place dans les cœurs, hormis en Irlande ou dans quelques fiefs français comme Toulouse, quintuple lauréat. Par pudeur, ne parlons pas de la Challenge Cup, la petite sœur cachée dans un placard sous l’escalier.

« La Coupe d'Europe, tout le monde s’en fout »

« Dans le rugby, la Coupe du monde reste le Graal et, derrière, le VI Nations est une marque forte, relève Lionel Maltese, maître de conférences à l’université Aix-Marseille, spécialisé dans le management du sport. Mais à la différence de l’Euroligue en basket ou de la Ligue des champions en foot, la Coupe d’Europe de rugby, tout le monde s’en fout, ça se voit dans les audiences, les droits TV… » Alors, pour séduire, l’organisateur EPCR veut parer sa protégée de nouveaux atours.

Pa gagné, même chez les principaux intéressés. S’il personnifie l’audace sur un terrain, l’arrière toulousain Thomas Ramos la joue cette fois conservateur : « Les Coupes d’Europe de rugby, ils veulent les changer… Les Coupes d’Europe de foot, ils veulent les changer… On est tout le temps en train d’innover au lieu de faire des choses simples qui sont parfois les meilleures. » Il faut dire que la simplicité n’est pas la première qualité à laquelle on associe le rugby, tant dans les règles que dans son organisation.

Provinces vs clubs

« Il y a deux systèmes qui coexistent, analyse Mathieu Giudicelli, directeur général de Provale, le syndicat des joueurs et joueuses français(e) s. Le modèle des clubs, comme en Angleterre et en France, et le modèle des provinces, comme dans l’hémisphère Sud [ainsi qu’en Irlande, au pays de Galles et en Ecosse]. C’est un tout autre système économique, plus à la peine, qui ne tourne qu’autour des Fédérations. Chez nous, il y a aussi la LNR qui gère le rugby pro, 30 clubs qui sont indépendants [Top 14 + Pro D2 à 16 clubs]. Pour ne pas changer perpétuellement de formules comme en Coupe d’Europe, il faudrait prendre exemple sur le Top 14, qui fonctionne à merveille. »

Mais la révolution dans le rugby ne concerne pas que le Vieux Continent. Lundi, le Times; a révélé que World Rugby, la Fédération internationale, planchait sur la plus grande réforme depuis l’avènement du professionnalisme en 1995 : une compétition d’élite avec les 12 meilleures sélections (France, Angleterre, Irlande, pays de Galles, Ecosse, Italie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud, Australie, Argentine, Japon, Fidji).

Ce cousin de la Ligue des nations du foot se déroulerait les années paires à partir de 2026, pour ne pas faire d’ombre à la Coupe du monde. Les matchs auraient lieu lors des fenêtres internationales de juillet et novembre, et un système de promotion-relégation ferait le lien avec une deuxième division également à 12 pays (Géorgie, Roumanie, Espagne, Portugal, Pays-Bas, Etats-Unis, Canada, Uruguay, Chili, Namibie, Samoa, Tonga).

« Le Top 14 comparable à la NFL »

D’après le quotidien britannique, les parties prenantes devaient encore trancher quelques « menus » problèmes avant une présentation du projet en novembre : partage des revenus et pourparlers approfondis avec les pays de l’hémisphère Sud, les plus touchés par les conséquences du Covid qui a fait exploser le Super Rugby et le Rugby Championship.

« Que le rugby se mondialise, c’est une bonne chose, juge Ugo Mola. Après, qu’on aille au chevet des uns et des autres… J’ai l’impression que ce sont toujours les mêmes qui donnent. » Le manager toulousain craint que le système de provinces finisse par croquer celui des clubs incarné par notre bon vieux championnat, également défendu par Lionel Maltese. « Le Top 14 est comparable à la NFL en termes de niveau, c’est extrêmement compétitif. C’est une marque importante, attractive. Quand Canal+ gère des droits TV, c’est avant tout le Top 14 et la Formule 1, même s’il y a aussi du foot. C’est très qualitatif. »

Les Etats-Unis, terre de mission

L’économiste du sport pointe le souci majeur qui, selon lui, pénalise le rugby : « Il y a beaucoup de parties prenantes et pas de leadership. Il existe un problème de gouvernance pour équilibrer les intérêts des nations, des clubs, des joueurs. » Il manquerait au petit monde de l’ovalie une sorte de M. Loyal, sur le modèle du commissaire en NBA. « Le rugby mondial souffre aussi du fait que les grandes nations économiques ne sont pas exposées : la Chine, les Etats-Unis ou l’Allemagne », poursuit Lionel Maltese. Dans ce contexte, le choix, officialisé ce jeudi, d’attribuer la Coupe du monde 2031 au pays du foot US et du baseball n’est pas anodin.

Si la révolution est en marche, ses petits soldats, déjà fourbus par le rythme soutenu des « batailles » et la violence des chocs, ne veulent pas qu’elle les dévore. « Il existe déjà des dispositions qui protègent les joueurs, relève Mathieu Giudicelli. Dans les règlements LNR, il est préconisé de ne pas participer à plus de cinq ou six matchs officiels consécutifs, ou 300 à 400 minutes de jeu d’affilée, parce qu’au-delà, il y a une augmentation du nombre de blessures. Chaque week-end, Provale analyse le temps de jeu de chacun et tire la sonnette d’alarme si besoin. »

Un rendez-vous entre syndicats de joueurs en juin

Le responsable français a rendez-vous au mois de juin avec le Néo-Zélandais Conrad Smith, l’Irlandais Brian O’Driscoll et d’autres collègues membres de l’IRP (International Rugby Players), syndicat transnational, pour faire un point sur la situation.

« Le calendrier est déjà hyper chargé, ce n’est pas possible qu’il y ait plus de matchs, poursuit l’ancien pilier de Montpellier et de Biarritz. Peut-être faut-il des effectifs plus larges, avec plus de turn-over. » Et aussi de bons bas de contention pour tous les voyages qui se préparent.