Cyclisme : « Après l’abandon sur le Tour, j’avais envie de me cacher »… Arnaud Démare revient sur sa saison 2021 compliquée

INTERVIEW DU LUNDI Arnaud Démare vient de publier un livre dans lequel il invite les lecteurs et lectrices à le suivre sur les routes du World Tour durant toute la saison 2021

Propos recueillis par Aymeric Le Gall
— 
Arnaud Démare a très mal vécu son abandon sur le Tour de France, lors de la 9e étape entre Cluses et Tignes.
Arnaud Démare a très mal vécu son abandon sur le Tour de France, lors de la 9e étape entre Cluses et Tignes. — jeep.vidon/SIPA
  • Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu du moment. Cette semaine, c’est Arnaud Démare qui répond à nos questions à l’occasion de la sortie de son livre « Une année dans ma roue ».
  • Dans son bouquin, le sprinteur français invite les lecteurs à le suivre tout au long de la saison 2021 sur les routes du World Tour.
  • Pour 20 Minutes, il a accepté de revenir sur les moments forts de son livre et de se projeter sur la saison 2022, à quelques jours du départ en stage avec son équipe.

Il n’y a pas que le sprint dans la vie, il y a la plume, aussi. Pendant plusieurs mois, la saison dernière, Arnaud Démare a raconté sa vie de cycliste au fil de nombreuses chroniques publiées dans Ouest-France. Et comme il était lancé et que l’exercice lui a plu (autant qu’à nous, on doit dire), le vainqueur du dernier Paris-Tour a décidé de pousser le projet un peu plus loin et de sortir un bouquin du même style, écrit en collaboration avec le journaliste Mathieu Coureau. Une année dans ma roue est paru le 10 novembre aux Editions Talent Sport.

Ainsi, pendant toute la saison 2021, le sprinteur de la Groupama-FDJ nous a emmenés avec lui dans son porte-bidon pour nous partager ses joies et ses peines, ses (rares) victoires et ses (nombreuses) galères. Car il faut bien le dire, l’année 2021 ne s’est pas du tout passée comme il l’avait prévue. Pour 20 Minutes, Arnaud Démare a accepté de revenir sur les moments forts de son livre, à l’aube d’une saison 2022 qu’il espère plus réjouissante.

Qu’est-ce que ça vous a apporté à titre personnel de coucher vos pensées sur le papier au quotidien ?

Normalement ce n’est pas du tout mon genre. D’habitude je suis le genre de coureur qui passe tout de suite à autre chose après une course et là ça m’a permis à chaque fois de faire un petit débriefing, en allant au-delà puisque je creuse aussi dans mes sentiments, mes émotions. C’était vraiment un exercice nouveau pour moi. Quand je relis ça, je me dis que finalement je suis peut-être un peu dur avec moi-même par moments. Mais sur le coup, quand t’es acteur, quand t’es dans ton truc, que t’as envie de réussir et que tu racontes tes échecs, ce sont ces mots durs qui sortent en premier. Normalement, je fais le bilan à la fin de l’année et c’est là que je me remets en question. Cette fois-ci, c’était au fur et à mesure des courses et ce n’était pas simple de mettre des mots sur ses propres échecs, ses déceptions.

Vous dites d’ailleurs que c’était finalement plus intéressant de raconter une saison compliquée comme celle que vous avez vécue l’an passé, plutôt qu’une saison au top. Pourquoi ?

L’être humain n’aime pas raconter ses difficultés, ses échecs. D’autant que j’avais de grosses ambitions pour cette saison et il m’est arrivé d’avoir des doutes au fur et à mesure que le bouquin avançait. Je disais à Mathieu [Coureau] « écoute, je ne gagne pas comme je le voudrais, ça ne va pas intéresser grand monde ce que je raconte ». Mais il m’a fait comprendre qu’au contraire, c’était ça qui était intéressant, voir comment le coureur se relève, comment il affronte ses échecs et rebondit derrière. Et puis cette gagne sur Paris-Tour en fin de saison fait office de super conclusion, à la fois pour ma saison et pour le livre. Ça prouve aux gens que quand on ne lâche pas, on peut réussir.

Après votre abandon sur le Tour, vous racontez dans le livre que vous êtes au fond du trou. Vous parlez même de tout arrêter. C’était à ce point ?

J’étais déçu de moi, c’est sûr, mais quand on est sportif on n’est pas seul, on a des supporters, tout un encadrement qui nous soutient et on se retrouve à décevoir tous ces gens-là. En fin de compte, c’est ce qu’il y a de plus dur, de vivre cet échec sur la course la plus importante de l’année devant les yeux du monde entier. Quand j’écris que j’ai envie de me cacher et de partir loin, c’est vraiment ce sentiment qui m’animait. On avait plein d’espoir de victoires sur le Tour, le maillot vert, on avait affiché de grandes ambitions aux médias et, à l’arrivée, on n’a rien réussi du tout. C’était dur à avaler. La déception est tellement grande que tu remets tout en question et t’en veux à la terre entière. Le plus dur c’est sur le moment en fait, quand le Tour continue sa route sans vous. Une fois que c’est terminé, c’est bon, le monde du cyclisme passe à autre chose, il y a la Vuelta qui arrive derrière, c’est plus facile pour faire son deuil si j’ose dire (rires) !

Arnaud Démare est arrivé hors délai lors de la 9e étape du Tour de France, l'été dernier.
Arnaud Démare est arrivé hors délai lors de la 9e étape du Tour de France, l'été dernier. - jeep.vidon/SIPA

Sur la Vuelta, vous évoquez la peur de la chute qui vous prend soudainement. C’est problématique pour un sprinteur !

La peur est le pire ennemi du sprinteur, c’est vrai. C’est un enchaînement de plein de choses. Quand t’es en confiance, le danger tu ne le vois pas, tu sais que tu vas réussir et tu passes dans des endroits que tu n’imaginais même pas. Et quand t’es plus en difficulté mentalement, quand tu perds cette sensation de puissance par rapport à tes adversaires, tu commences à douter. Quand tu vois la barrière se rapprocher de ton guidon, tu as cette appréhension. Mais j’ai pu m’en rendre compte en fin d’année, quand t’es en mesure de jouer la gagne, tout ça disparaît presque comme par enchantement. Durant un sprint, la tête joue énormément sur tes performances.

Que ressent-on quand on lance le sprint, qu’est-ce qui vous passe par la tête ?

Le moment du sprint en lui-même, c’est là qu’on libère les derniers restes d’énergie, rien de plus. Finalement, ce n’est pas le moment où on a le plus d’adrénaline. La peur, c’est un peu avant. Aux trois bornes, dans le dernier kilomètre, quand on a peur de perdre sa place. On veut être dans les meilleures conditions pour l’emporter alors que, finalement, quand on lance le sprint à 200 m, on sait si on est bien ou pas, si on va pouvoir lever les bras.

Il y a un passage sur les cétones qui a fait beaucoup parler ces dernières semaines. Vous expliquez que cela fausse la donne dans le peloton puisque certaines équipes en usent et d’autres non, comme la vôtre. Vous disiez chez des confrères que vous étiez étonné que ça fasse autant de bruit. Vraiment ?

Disons que c’est dix lignes dans le livre, ce n’est absolument pas le sujet principal. C’est une photographie d’une grosse déception après l’abandon du Tour de France. Sur le moment, comme je le disais, j’en veux à la terre entière mais en aucun cas je veux me présenter en tant que victime de tout ça. Mes performances, je ne les dois qu’à moi-même. Mais voilà, sur le coup je suis très déçu… Et sincèrement, non, je ne pensais pas que ça ferait autant de bruit, mais bon, c’est ce que les journalistes et les gens cherchent…

Après, le sujet existe, vous le mettez sur la table, on est forcément obligé de s’y arrêter. D’autant que certaines équipes ont pris des engagements et n’utilisent pas les cétones quand d’autres le font. Il y a une forme d’iniquité à l’arrivée, non ?

Je voulais surtout que le grand public sache que ça existe car je ne suis pas sûr que les gens s’en rendent compte sinon. Quand on entend qu’untel est nul, qu’il a du mal à gagner, ben il faut aussi remettre tout ça dans le contexte et pour moi c’était important de rappeler qu’on n’a pas tous la même limitation. Après ça n’empêche en rien d’avoir des ambitions et des résultats, la preuve sur Paris-Tour où je me suis imposé.

Démare a terminé la saison sur une bonne note, avec une victoire de prestige sur Paris-Tour.
Démare a terminé la saison sur une bonne note, avec une victoire de prestige sur Paris-Tour. - Michel Euler/AP/SIPA

Le rythme du peloton s’est-il vraiment accéléré la saison dernière ?

Que ça roule plus vite, c’est normal, tout le monde travaille, tout le monde progresse, le matériel aussi. Après, c’est vrai que le fait que la marche soit si haute d’une saison à l’autre, ça a surpris un peu tout le monde.

Faut-il interdire leur utilisation ? Pour le moment, l’UCI n’a fait que déconseiller la prise de cétones sans l’interdire réglementairement.

Je ne suis pas porte-parole de quoi que ce soit. Les instances sont au courant de ce qu’il se passe, ce sont à elles de faire ce qu’il faut.

Après cette saison galère, vous aviez vraiment besoin de couper ? Comment vous vous sentez aujourd’hui ?

Ça va, j’ai vraiment coupé mentalement. Parce qu’au final, c’est la tête qui en a le plus besoin. Le physique peut continuer, mais là-haut c’est autre chose… Ça fait vraiment du bien de poser le vélo. J’ai profité de la famille, des amis, j’ai fait tout ce que je ne peux pas faire le reste de la saison. Partir en vacances, oui, mais aussi juste ne rien faire, rester tranquille à la maison, ça fait partie des trucs qui requinquent.

Quels sont vos objectifs cette saison ?

Il y a des courses qui me donnent plus envie que d’autres mais mon premier objectif, c’est de regagner le plus vite possible, peu importe la course. Paris-Nice va arriver très vite et je sais que quand je gagne là-bas, ça me fait du bien, ça lance vraiment ma saison.